16 mai 2020, 17:00

Kari Rueslåtten

• Interview

Si Kari Rueslåtten est de nature discrète, elle n'en a pas moins inspiré Anneke van Giersbergen alors jeune chanteuse ayant fraîchement rejoint THE GATHERING ainsi qu'un jeune musicien alors inconnu, Tuomas Holopainen (NIGHTWISH). Ce dernier a déclaré avoir décidé de former un groupe de metal avec une chanteuse après avoir écouté THE 3rd AND THE MORTAL au sein duquel chantait Kari Rueslåtten. C'était en 1994 avec l'album devenu culte « Tears Laid In Earth ». Depuis Kari Rueslåtten a développé modestement mais sûrement sa carrière solo comme en atteste sa fidèle et cosmopolite fanbase. Après trois années de silence, elle était de retour le 8 mai avec « Sørgekåpe », son nouvel album sur lequel elle chante en Norvégien pour la première fois depuis « Spindelsinn » (1997) ou encore « Nordavind » (1995) de STORM qu'elle avait réalisé en compagnie de Fenriz (DARKTHRONE) et Satyr (SATYRICON). Nous nous sommes donc entretenus avec cette énigmatique norvégienne, avant la sortie de l'album, pour essayer de comprendre ce qui se cache dans l'univers de ce « Sørgekåpe ».


Le 8 mars dernier sortait le clip de la chanson titre de ton nouvel album « Sørgekåpe ». Pourquoi avoir choisi cette chanson et de tourner le clip dans le parc de Dovrefjell ?
J'ai su très tôt que « Sørgekåpe » serait sur l'album. Elle est aussi la chanson centrale autour de laquelle gravite toutes les autres et elle retranscrit parfaitement ce que je voulais faire et ce vers quoi je voulais aller. Quelque chose de plus acoustique et mélancolique. Nous nous sommes rendus dans le parc de Dovrefjell, car c'est un endroit que j'affectionne particulièrement. C'est un plateau montagneux entouré de montagne qui symbolise mon amour pour la nature. C'est aussi un lieu emblématique en Norvège qui a inspiré de nombreux artistes comme Edvard Grieg (NDLR auteur classique du célèbre Peer Gynt). Par conséquent, lorsque Troll Toftenes, qui a dirigé et réalisé cette vidéo, m'a demandé quel était mon endroit préféré j'ai naturellement répondu Dovrefjell.

Parle nous de ce concert virtuel donné sur Facebook live le 27 mars dernier et qui a tout de même attiré 1200 personnes.
Ce concert s'est déroulé dans un bar, le Moskus qui propose habituellement des concerts. Avec le confinement, il est bien sûr fermé, nous étions trois sur scène, un cameraman et un ingénieur son. Tout s'est décidé très vite et c'était une première pour moi. Au début, je ne savais pas à quoi m'attendre, ni comment me comporter car je n'avais aucun retour du public. J'ai donc fini par imaginer que les gens étaient tranquillement installés chez eux, entourés de leur famille avec un bon verre à déguster, cela m'a aidé à me concentrer sur mon set et faire abstraction de l'apparente absence de public. C'est en rentrant chez moi que j'ai découvert tous les nombreux messages de sympathie venus des quatre coins du monde. C'est incroyable et cela m'a émue. C'était comme si cet horrible virus nous rappelait grâce à internet, à quel point  notre monde est une sorte de grand village et que nous formions tous ensemble un seul et même peuple. Cette opportunité m'a aussi permis d'aller à la rencontre de mon public partout où je ne peux me rendre en temps normal.
 


Depuis « Spindelsinn » paru en 1997, c'est ton premier album chanté en Norvégien. Pourquoi ce choix ?
C'est une bonne question parce que lorsque j’avais écrit « Spindelsinn », j'étais persuadée que cela ne se reproduirait pas. Comparé à l'anglais ou au français, le norvégien est une langue qui comporte peu de mots. De ce fait, il est difficile de trouver des adjectifs ou des synonymes qui enrichissent et diversifient l'écriture. Il n'est donc pas aisé d'exprimer des sentiments de manière abstraite. Bien que ce soit ma langue maternelle, l'écriture devient plus directe et personnelle. Le fait que mes enfants comme mes parents puissent comprendre me donnait un sentiment de grande vulnérabilité. Cela m'a donc pris beaucoup de temps, bien plus que prévu, mais après avoir réalisé trois albums assez  proche, j'ai ressenti le besoin de me lancer un défi, c'est pour cela que j'ai décidé de chanter en norvégien. Cela me permet de mettre aussi en perspective mon inspiration pour le folklore et les contes norvégiens. J'étais toutefois inquiète de la réaction du public qui habituellement peut comprendre mes paroles en anglais. Mais la réaction enthousiaste à la sortie du clip m'a rassurée et j'ai maintenant hâte que l'album soit disponible.

« Sørgekåpe » est le quatrième album que tu réalises avec Jostein Ansnes depuis ton retour en 2014. Peut-on dire que tu as trouvé un cadre de travail idyllique et qu'entre vous il règne une sorte d'osmose artistique ?
J'ai en effet beaucoup de chance de l'avoir rencontré car il s’investit pleinement dans la musique et il est aussi à l'écoute, ce qui est très important quand tu confies la production d'un album à quelqu'un. Je lui avais dit que je voulais quelque chose de plus acoustique, plus épuré. Pas une grosse production mais quelque chose peut-être de plus introverti. Il m'a en retour proposé de faire une pré-production dans une cabane qu'il possède dans la montagne. Nous y avons passé beaucoup de temps à composer les chansons. Pour l'enregistrement, il a trouvé un studio à proximité dans la vallée qui a été installé dans une ancienne grange et muni d'une grande baie vitrée donnant sur les champs, j'avais l'impression qu'il avait parfaitement compris ce que je souhaitais faire. Dans cet environnement, mon amour de la nature se sont naturellement mises en place. Je pense que c'était donc le bon choix de lui confier une nouvelle fois la production de mon album.

Quand as-tu commencé à composer « Sørgekåpe » ? Comment procèdes-tu en général ?
Il est rare que je compose un morceau du début à la fin. C'est souvent un assemblage de petits morceaux pour lesquels je trouve d'abord la mélodie sur laquelle je viens poser des mots stupides. Au fil des itérations, le morceau prend forme et l'écriture des paroles définitives apporte la touche finale à la chanson.

Comment as été réalisé cette photo exclusive sur laquelle tu apparais gigantesque et majestueuse ?
Ariel Yul qui a réalisé le séance photos voulait réaliser quelque chose qui allie à la fois tristesse et solennité pour capturer l'esprit de « Sørgekåpe ». (NDLR : Sørgekåpe est le nom norvégien du papillon Morio aussi appelé Manteau Royal). Il m'a donc demandé de grimper sur une échelle et de m'entourer de cette longue cape noire. Si au début je trouvais l'idée saugrenue d'autant plus qu'il neigeait beaucoup, en découvrant le résultat, je dois reconnaître qu'avec la forêt dans le fond, c'était une excellente idée.

Pourquoi l'idée de ce papillon pour symboliser l'esprit de ton album ?
L'idée m'est venue au cours de ces nuits où le sommeil a du mal venir, où l'insomnie t'emmène au cœur de la nuit et que la seule chose que tu puisses faire est de rester là à attendre. Dans ces moments, tes pensées prennent des proportions surdimensionnées. Quand le jour se lève et que le soleil pointe à l'horizon, le manque de sommeil te laisse dans un état de grande fragilité qui m'a  fait penser à une aile de papillon. J'ai donc cherché un papillon dont les ailes pourraient incarner à la fois cette fragilité, cette tristesse et cette obscurité et j'ai trouvé que les couleurs de ce papillon  incarne parfaitement cette métaphore.

"Øye For Øye" sonne comme un chant guerrier alors que les précédentes chansons de l'album sont très mélancoliques.
Comme l'album comporte beaucoup de chansons mélancoliques et lentes, j'ai ressenti le besoin d'une rupture avec une chanson plus dynamique. Elle est en effet guerrière car « Øye for øye » est un dictons qui signifie « œil pour œil » ou « dent pour dent ». C'est une chanson féministe et humoristique qui signifie que si tu ne me respectes pas alors je me vengerai.

"Storefjell" qui clot l'album fait référence à un sommet montagneux et sonne un peu comme une incantation à une divinité ou un dieu.
J'aime bien l'idée de la divinité, car par sa grandeur, cette montagne incarne une sorte de point d'ancrage rassurant depuis lequel tu peux partir à la découverte du monde, tout en sachant que tu pourras toujours revenir et t'y ressourcer. C'est aussi le sentiment de faire partie de la nature  de s'y sentir en sécurité comme dans un cocon. C'est tout cela que j'ai essayé de mettre dans cette chanson.
 

« Je suis bien évidemment fière que notre musique ait pu inspirer des musiciens tels que Tuomas Holopainen de NIGHTWISH »



Prévois-tu partir en tournée pour promouvoir « Sørgekåpe » ?
Comme pour tous les artistes, c'est actuellement compliqué de se projeter. Mais oui, j'espère pouvoir tourner en novembre. J'aimerai jouer en Allemagne, en France, en Italie et en Belgique. Mais aussi pouvoir me rendre en Amérique du Sud dans des pays tels que le Mexique, le Chili ou le Brésil. Je garde un excellent souvenir de mon passage à Paris avec THE SIRENS et de cette collaboration avec Anneke van Giersbergen et Liv Kristine.

Quel regard portes-tu avec le recul sur l'impact que THE 3rd AND THE MORTAL a eu sur la scène metal et d'en être l'une des pionnières ?
Je suis bien évidemment fière que notre musique ait pu inspirer des musiciens tels que Tuomas Holopainen de NIGHTWISH. Floor Jansen est une chanteuse incroyable. Il est plaisant aussi de constater qu'aujourd'hui le metal se soit féminisé à ce point et pas seulement par ses chanteuses car nombreuses sont celles qui jouent d'un instrument sur scène ou font partie de l'organisation ou de la logistique du monde du spectacle.

Tu sembles ne pas garder un très bon souvenir de l'album « Nordavind » de STORM. Pourquoi?
Quand nous nous sommes rencontrés, nous étions sur la même longueur d'onde, nous aimions le metal et le folklore et nous voulions interpréter des chansons folklorique norvégienne à notre façon. C'est ainsi qu'est né l'idée de réaliser « Nordavind ». Les sessions d'enregistrement se sont aussi très bien passées, mais c'est à la sortie du disque et sa promotion que je me suis sentie mal à l'aise avec la manière dont cela s'est fait. Cette approche nationaliste et extrême n'est clairement pas ma tasse de thé et ne me correspond pas. Je suis plus sensible à l'aspect émotionnel et romantique. Je pense sincèrement que le monde devrait résoudre ses problèmes de façon plus pacifique.

Ta musique est aujourd'hui loin de l'univers doom metal dans lequel nous t'avons découverte. En écoutes-tu toujours ou te sens tu loin de tout ça maintenant ?
C'est une bonne question. Si je chante ainsi aujourd'hui c'est avant tout parce que ma voix est classique et que c'est de cette manière que je souhaite chanter. Par le passé, il fallait souvent chanter avec une grosse voix. Maintenant tu peux chanter comme tu le souhaites. J'ai aussi constaté que le regard des gens sur cette musique a aussi changé car en Norvège les groupes peuvent décrocher des récompenses. J'aime toujours le metal car c'est une musique qui me donne de l'énergie. De manière générale, quelque soit le style, si la musique et les paroles me plaisent, alors ça me va. Je ne suis pas le genre de personne à rejeter une chanson parce qu'elle ne rentre pas dans un schéma prédéfini.

Tu pourrais donc à nouveau participer à un projet musical metal.
Oui pourquoi pas.

J'ai entendu dire de toi que tu es la Tori Amos norvégienne. Que penses-tu de cette comparaison ? Quels sont les artistes qui t'ont inspirée ?
Cela me flatte car c'est une grande artiste dont je suis devenue fan alors que je n'étais qu'une jeune femme. Tout comme Kate Bush, elle a été une grande source d'inspiration pour moi. Sa démarche est une sorte de féminisme pacifique. Par sa présence, elle ne revendique rien, elle sait faire passer son message de façon subtile. Ma première idole était Doro Pesch de WARLOCK. Elle m'impressionnait par la puissance de sa voix brute et sa prestance. Elle a beaucoup contribué à prendre confiance en moi quand j'étais adolescente. Dans un autre style, j'apprécie Loreena McKennit et sa manière de mixer les instruments d'origine différente comme la flûte irlandaise avec des percussions marocaines ou indiennes. J'aime aussi beaucoup Diamanda Galás dont j'apprécie la détermination et l'engagement. Elle a développé une façon de chanter très personnelle qui la caractérise.

Blogger : Bruno Cuvelier
Au sujet de l'auteur
Bruno Cuvelier
Son intérêt pour le hard rock est né en 1980 avec "Back In Black". Rapidement, il explore le heavy metal et ses ramifications qui l’amèneront à devenir fan de METALLICA jusqu'au "Black Album". Anti-conformiste et novateur, le groupe représente à ses yeux une excellente synthèse de tous les styles de metal qui foisonnent à cette époque. En parallèle, c'est aussi la découverte des salles de concert et des festivals qui le passionnent. L'arrivée d'Anneke van Giersbergen au sein de THE GATHERING en 1995 marquera une étape importante dans son parcours, puisqu'il suit leurs carrières respectives depuis lors. En 2014, il crée une communauté internationale de fans avant que leur retour sur scène en juin 2018 ne l'amène à rejoindre HARD FORCE. Occasionnellement animateur radio, il aime voyager et faire partager sa passion pour la musique.
Ses autres publications