
2025 aura véritablement été l’année d’ASHEN. Après des années de tournée sans interruption, le groupe français a enfin pu sortir son premier album, « Chimera », mais aussi accomplir un nombre impressionnant de ses rêves : se produire au Hellfest en juin, mais aussi ouvrir pour PAPA ROACH à Seignosse, THREE DAYS GRACE à Paris, ou encore jouer à la Maroquinerie devant une salle comble.
Afin d’en apprendre plus sur ce véritable phénomène du metal moderne en devenir, nous avons rencontré Clem Richard (chant) et Niels Tozen (guitare), en plein cœur de leur fief : Paris !
« Chimera » est un album qui parle beaucoup de douleur, notamment psychologique. Qu'est-ce qui vous a amenés à écrire sur ce sujet ?
Niels Tozer : La dépression.
Clem Richard : Je pense qu'une des premières raisons à l'existence de ce fil rouge - et à dire vrai, on n'a jamais trop partagé cette question, on ne s'est jamais trop posé de questions entre nous - c'est pour parvenir à interpréter le mieux possible les morceaux. Si je chante quelque chose qui n'est pas intense, je n'y crois pas. Je ne chante pas bien.
N.T. : Et puis, il y a également une question de cohérence avec notre musique. Pour nous, le metal et le rock, il y a quand même toujours dans le fond ce côté exutoire, où il faut tout sortir, se libérer. Et donc, je pense qu'il est un peu logique dans notre manière de ressentir notre musique que de parler de ça.
C.R. : C'est ça : on est d'abord des fans de rock et de metal. Comme quand on se balade avec nos AirPods - ou même encore plus jeune, quand j'allais dans les champs avec mes écouteurs, pour écouter l'album de SLIPKNOT : je hurlais et chialais en interprétant des morceaux qui n'étaient pas les miens. Et en fait, pour moi, ça a été ça aussi vivre ce style de musique, ressentir les choses comme ça. Donc, on ne se serait pas vus écrire de la musique différente de ça. Et les thèmes vont forcément avec.

La chimère qui est au cœur du concept de cet album représente le vrai soi. Comment vous est venue cette idée ?
C.R. : Pendant qu'on faisait l'album : on savait qu'on écrivait des morceaux qui pouvaient être très tristes, très lourds. Et on n'avait pas envie non plus que l'album finisse par être un amalgame de tristesse et de poids qui nous écrase. On sait aussi que dans notre vie, on s'en sort. On arrive à faire face à tout ce qui nous est arrivé, tous dans le groupe, donc on s'est dit que le message de l'album doit être qu'en fait, après tout ça, ça va quand même. On a eu envie d'écrire des morceaux où l'on pouvait montrer justement ce visage de résilience. On voulait tenir la main des personnes qui sont habituées à nous écouter depuis longtemps, pour les emmener avec nous, mais en restant sur un fond de réalité. Que ce ne soit pas juste uniquement le théâtre du désespoir.
N.T. : Et cette histoire de devenir un soi plus véritable, c'est quelque chose dont on s'est rendu compte, qui est devenu le fil rouge de tous nos morceaux. Si on prend un peu de recul et qu'on regarde ce qu'on a fait jusqu'à présent, y compris les cinq titres réalisés auparavant - il y a toujours ce thème sous-jacent d'être en décalage par rapport à soi-même. Ce personnage de chimère idéalisée a été développé pour incarner qui je serais si j'étais libre, s'il n'y avait pas le regard des autres, s'il n'y avait pas tout ce qui m'a déformé dans la vie, tous ces traumatismes… L'album, c'est en gros le chemin pour arriver à prendre cette place et devenir un soi plus libre, plus vrai.
Cela rejoint totalement la pochette de l'album qui représente justement cette personne blanche au milieu, avec les douleurs autour.
Il y a un côté très visuel chez ASHEN, notamment dans le clip de "Crystal Tears" qui tourne autour de ce cristal mystérieux, ou "Cover Me Red", très stylé, qui montre bien une dualité intérieure. Comment conceptualisez-vous cet aspect graphique autour du groupe ?
N.T. : À chaque fois que cette question est évoquée, on explique que pour nous, cela fait vraiment partie du processus d'écriture musicale que de penser le visuel en même temps. Nous avons une manière spécifique de communiquer entre nous, depuis le début : on n'hésite pas à se montrer des exemples visuels d'atmosphère pour amener l'orientation d'un morceau. Sur l'album, titre après titre, il y a vraiment un worldbuilding visuel qui s'est créé. Pour la réalisation du clip, nous n'avions donc qu'à piocher dans cet univers pour le mettre en image.
C.R. : C'est aussi à double tranchant, puisque quand on fait un moodboard et que le moodboard inspire le morceau, puis que le morceau inspire le moodboard et que tout s'entremêle, à la fin, on a une idée concrète de ce à quoi doit ressembler le clip. Sauf, qu'en fait, on ne se pose pas toujours la question de savoir si c'est réaliste et surtout réalisable ! On passe d'ailleurs des tournages un peu cocasses où l'on essaye de reproduire notre idée première avec des personnes qui, elles-même, apportent d'autres idées…
En fait, sur les tournages des clips d'ASHEN, on perd des points de vie.
N.T. : C'est intense. Le tournage de "Crystal Deal", je pense que c'est l'un des trucs les plus débiles et fatigants que l'on pouvait faire, mais aussi de super souvenirs qu'on gardera en nous à jamais.
Un autre aspect que j'aimerais aborder, c'est le son, parce qu'on explore vraiment des ambiances totalement différentes, allant du metalcore surpuissant à l'electro, voire la trap sur "Desire" et "Oblivion". Comment construisez-vous ces structures, car j'imagine que ça ne se pense pas forcément en jam session ?
N.T. : Pas exactement. Chaque morceau ne commence pas forcément par des guitares. Ça arrive, mais c'est très souvent une atmosphère, une ambiance aux synthés, possiblement avec des batteries électroniques. Ensuite, le morceau garde un peu de ces éléments de base qui ne répondent pas forcément aux codes du metal. Pour ce qui est de l'écriture, on travaille beaucoup devant l'ordinateur. Donc, non, pas tant de jam sessions que ça, mais beaucoup de discussions tous ensemble dans le groupe pour vraiment essayer de forger quelque chose à l'image de tout le monde.
Un grand nombre de paroles de cet album sont très douloureuses et personnelles, notamment "Crystal Tears". Qu'avez-vous gagné en écrivant ces morceaux ?
C.R. : Je pense que c'est un moyen de placer quelque chose derrière soi, parce que quand on écrit, on discute énormément et cela a vraiment une vertu thérapeutique. Et mine de rien, après, on peut passer à autre chose. Il y a des choses que j'ai verbalisées uniquement parce qu'il y avait un morceau en jeu. C'est jusqu'ici dans ta tête et le fait qu'on se dise « venez les gars, le sujet c'est ça, on part là-dessus », il faut alors échanger pour que tout le monde puisse comprendre de quoi il s'agit. Et en expliquant de quoi il est véritablement question, pour que chacun puisse vraiment le jouer, l'interpréter avec son expérience personnelle. Il faut dire que très souvent, même si la base narrative provient de mon histoire, on a tous une vie, on a tous des problèmes qui se recoupent et se partagent.
N.T. : Globalement, dans ASHEN, on a notre voix dans tous les morceaux.
C.R. : C'est ça… On a aussi à cœur que les live soient aussi intenses que ce qu'on produit en studio. On a besoin que ce soit cathartique et viscéral.
Une fois ces morceaux-là écrits, ça me permet aussi d'avancer et de pas rester bloqué sur une pensée, de l'avoir mise sur papier, d'en avoir parlé. Et si jamais je veux continuer évidemment à creuser le sujet, je peux aller parler avec les concernés ou je peux, je ne sais pas, enclencher peut-être des conversations avec d'autres personnes qui me questionneraient ou échangeraient. Bref, c'est très thérapeutique.
N.T. : Il y a également l'aspect réalisation de soi-même et forcément, faire un album qui en parle, t'oblige à être en cohérence avec le sujet, de faire quelque chose qui te représente le plus honnêtement possible musicalement, même si ce n'est pas forcément ce que les gens attendraient de nous… Forcément, ça fait peur, mais d'un autre côté, cela nous sort de notre zone de confort et du point de vue d'un développement personnel, je pense que l'on se sent un peu plus en accord avec nous-même qu'auparavant.

Beaucoup de groupes sortent des albums sur des thématiques psychologiques en ce moment. Pourquoi, selon vous, est-ce si primordial d'en parler aujourd'hui et plus que jamais dans le passé ?
N.T. : Je pense que cela a toujours été important d'en parler, mais c'est quelque chose qui est plus en phase avec un courant actuel et auquel on réfléchit un peu plus.
C.R. : Je pense qu'il y a surtout plus de groupes, donc plus de gens torturés qui font de l'art, musical, metal. Quand tu écoutes NIRVANA, ALICE IN CHAINS, LINKIN PARK, SLIPKNOT, KORN, il n'y a pas un groupe qu'on écoute aujourd'hui qui ne traitaient pas déjà de cela. Cette musique, c'est une chance qu'on a. Une possibilité de pouvoir nous exprimer, de raconter ce qui nous est arrivé sans taper à la porte de notre maman pour lui reprocher : « T'as vu ce que tu nous as fait ? » On a tous des démons d'adolescents enfouis qui, quand ils ne sont pas exorcisés, nous pourrissent la tronche. Et la musique, c'est juste le meilleur moyen de pouvoir ne pas se sentir seul et de partager.
L'avantage du rock, c'est qu'instrumentalement, c'est un peu la B.O. de la rage et de l'expiation. C'est donc peut-être plus facile pour les groupes de rock et de metal de parler de ces sujets-là.
N.T. : Mais c'est dans tout, en fait…
C.R. : Oui, c'est le propre de l'art en général, même. Quand tu écoutes les sculpteurs, ils t'expliqueront toujours qu'ils essaient de retirer quelque chose qui est enfoui en eux. Ce n'est pas pour rien que l'art-thérapie existe.
Et le public est souvent à la recherche d'identification à travers les paroles et cela compte pour lui…
C.R. : Oui, oui… Et puis, tu sais, c'est quelque chose qui nous fait énormément plaisir à voir, pouvoir partager ces choses-là, parce qu'on est évidemment des personnes très, très, très sensibles à ce que les gens ressentent. Et je t'avoue que le truc qui me fait le plus rêver, moi, à l'idée de devenir un groupe connu, c'est de pouvoir partager ça tous les jours avec beaucoup de gens. C'est vraiment juste ça, quoi. Si quelqu'un peut vivre et ressentir les choses de la même manière que nous, on les a ressenties lorsqu'on a créé, on a tout gagné.
On dit souvent qu'on a toute sa vie pour sortir un premier album. Le votre arrive 4 ans après votre formation. Est-ce pour avoir le temps de vous trouver, en quelque sorte, et si oui, comment décririez-vous l'essence d'ASHEN ?
N.T. : Grosse question. Alors, je pense qu'il y a déjà eu ces premiers singles sortis avant cet album, qui étaient vraiment les premiers tâtonnements de nos intentions. C'est pour ça que, même s'ils étaient tous dans le genre metal, ils avaient un peu chacun leur direction. Et en fait, au final, avec cet album, on a prolongé le principe, mais de manière élargie et dans une démarche la plus honnête et la plus vraie possible. On a compris beaucoup de choses sur nos mécanismes, sur notre manière d'entendre la musique… Pour ma part, j'ai eu une grosse période où je suis revenu à ce que j'écoutais quand j'avais huit ou neuf ans, pour comprendre pourquoi j'écoutais ça, à essayer de mieux analyser mes goûts personnels. Même si j'écoute beaucoup de styles différents aujourd'hui, il y a quand même des choses qui se recoupent et je m'aperçois que c'est comme si je cherchais la même chose partout.
Et je pense que beaucoup de gens sont comme ça. C'est juste qu'il faut creuser pour trouver l'essence de tout ça. Après, mettre des mots sur l'essence d'ASHEN… Tu as une idée, toi ?
C.R. : Je pense que c'est justement le fait d'être éclectique dans notre version à nous du metalcore. Déjà, c'est vraiment un genre fourre-tout qui est très permissif pour justement avoir l'impression de casser les codes. Tu vois BAD OMENS, c'est le parfait exemple d'aujourd'hui…
N.T. : SLEEP TOKEN…
C.R. : SLEEP TOKEN, je n'arrive pas à le mettre dans le metalcore, mais c'est un autre exemple parfait.
Et je sais que, nous, on a eu envie d'essayer de mettre des barrières, mais au moment de sortir l'album, on s'est dit qu'il fallait écrire la musique qui ressortait le plus spontanément possible… et en fait, la musique qui ressort spontanément, elle part dans tous les sens. C'est donc ça l'essence d'ASHEN. Même si ce n'est pas forcément, de ce qu'on sait, la meilleure des choses que d'avoir 1000 visages si les gens doivent comprendre en deux mots, parce que c'est pas très marketing, que les gens ont besoin de reconnaître le style d'un groupe pour savoir l'apprécier,
je pense que notre style, c'est peut-être justement d'être une espèce d'hydre. Une chimère…
Et si ce n'est arrivé que quatre ans après, c'est qu'il fallait le temps d'accepter ça.

Je trouve que vous avez un avantage aussi par rapport à beaucoup de groupes, c'est d'avoir énormément tourné et même joué au Hellfest avant votre premier album. Pensez-vous que cela a changé la perception de votre carrière ?
N.T. : Carrément. Déjà, cela nous a permis de comprendre vraiment ce qui fait qu'un morceau marchera ou non en live et ce qui se passera dans la pièce avec le public. Et nous, c'est quelque chose qu'on aime tellement. Je sais qu'il y a des groupes qui ne répètent pas beaucoup ou quelques jours à peine avant de partir en tournée… Nous, depuis le début, on s'est toujours fixé des répètes deux fois par semaine et on y tenait, parce que c'était d'abord un plaisir de se retrouver. Et je trouve que cela a vraiment créé une cohésion et une unité entre nous d'en faire autant. Et, de fait, en concert, il y a vraiment ce truc : on veut que les morceaux puissent marcher. On tient à restituer le plus sincèrement possible l'émotion qui réside dans le morceau.
Tiens, d'ailleurs, quelle chanson correspond le mieux à votre humeur aujourd'hui ?
C.R. : Ah la question… incroyable !
N.T. : Super question…
C.R. : Moi je dirais "Clone of A Clone" parce que ça résume tout ce qu'on vient de dire…
N.T. : Oui, je dirais ça aussi. Désolé, je copie sur mon voisin.
C.R. : Et aussi "Living In Reverse", parce que je suis un peu un emo, quoi ! (rires)
Il y a quelques mois, LANDMVRKS nous ont confié quelque chose que tu leur avais dit, Clem : c'est que maintenant qu'eux l'ont fait, vous savez que c'est possible. Et on vous a retrouvés en 2025 au Hellfest, un an après leur triomphe à Clisson.
C.R. : Absolument ! Et tu sais quand je leur ai dit ça ? En 2021.
N.T. : Et il s'en souvenait ?
C.R. : Ouais, on était au Hellfest Corner. Ils étaient là pour passer une petite soirée, on était même avec Nico Delestrade, le bassiste de Novelists. C'était pour fêter la sortie de l'EP « Downer Part.1 » de TEN56.. J'ai vu Nico et Kevin, je suis allé les voir et leur ai dit : « les gars, en vrai, vous êtes les prochains GOJIRA et grâce à vous, on sait que ce n'est pas un produit de l'aléatoire, ni une série de coups de chance inespérés. Il est possible d'y arriver quand on est un groupe français. Vous nous donnez vraiment de l'espoir et merci pour ça. »
Et je suis très content qu'ils s'en souviennent parce que... en tout cas, moi, je t'avoue, je l'ai toujours gardé en tête.
Eh bien, la preuve, ils nous l'ont dit en interview.
C.R. : C'est très cool.
Quel est donc votre prochain horizon, votre prochain Everest à gravir ?
N.T. : Faire un Stade de France ?
C.R. : Peuchère ! Trois Stade de France.
N.T. : Le prochain Everest ? Tournée US…
C.R. : Oui, ce serait vraiment super. Et puis, pouvoir commencer à devenir un groupe solide en Europe, déjà. Suivre les traces de nos chers confrères… concrètement.
Qu'est-ce différencie votre tournée 2025-2026 des nombreuses dates où l'on vous a vus ces dernières années ?
C.R. : Déjà, la headline…
N.T. : La headline, bien sûr, parce que jusqu'à présent, nous donnions des concerts de 30, 45 minutes.
Et donc la possibilité enfin de vraiment raconter une histoire du début à la fin du show, sans avoir cette notion d'aller trop vite, du temps qui passe, des trois minutes restantes avant de plier sous peine d'avoir des problèmes.
C.R. : Oh oui, c'est vrai qu'on ne fera plus ça !
N.T. : Et je pense qu'il y a aussi ce rapport avec le public qui risque d'être un peu différent parce que, souvent, quand tu es en première partie, tu es dans un jeu de séduction avec le public, car il ne te connaît pas. Il faut que le projet semble un minimum attractif. On parle du phénomène de "conversion de fans". Personnellement, je trouve ça bizarre comme terme…
C.R. : Oui, mais en même temps, c'est clairement ce qui se passe.
N.T. : C'est vrai. Alors que là, c'est différent. On n'a pas cette même pression. Les gens nous connaissent déjà. On va faire des concerts devant nos amis, en fait, c'est la perspective d'une ambiance très différente.
C.R. : Que les gens viennent réellement pour toi, c'est quelque chose qu'on n'a jamais vécu… ou alors deux, trois fois, à peine. Jouer devant des fans qui se déplacent pour toi, à qui tu peux proposer un spectacle d'une heure, ça va tout changer. Mais en fait, techniquement, ça va être ça, le visage d'ASHEN.

