
Si CAGE FIGHT a vu le jour il y a cinq ans autour du duo formé par la française Rachel Aspe (ex ETHS) au micro et le britannique James Monteith (TESSERACT) à la guitare, le second album du projet, « Exuvia », est l’occasion d’embarquer officiellement Will Horsman à la basse et Nick Plews (CORPSING) derrière les fûts. Fidèle aux racines hardcore et brutales qui l’animent depuis les débuts, le groupe dévoile une palette de nuances bien plus riches au service de textes toujours plus écorchés vifs. Rachel nous parle de la genèse de « Exuvia ».
L’album est sorti depuis quelques jours à peine, félicitations ! Quels sont les premiers retours, au-delà de l’accueil déjà reçu par les singles ?
Rachel Aspe : Eh bien, je suis vraiment contente de voir autant de gens qui repartagent et il y a énormément d'autres vues, donc c'est génial. Et il y a beaucoup de monde qui m'écrit aussi par rapport aux paroles, donc vraiment ça me touche et c'est très motivant.
Côté son, on peut dire que vous êtes allés loin dans les nuances tout en gardant des aspects très bruts. James semble s’être fait très plaisir avec des riffs techniques et ton chant n’a jamais été aussi varié. Est-ce que c’est une orientation nouvelle pour le projet ?
En fait avant, on se disait qu'on était un groupe de hardcore et on a donc longtemps essayé de rester dans le hardcore et puis on s'est rendu compte qu'on avait beaucoup trop d'influences et au fur et à mesure qu'on se connaissait, on s'est dit : mais en fait, il faut vraiment qu'on utilise toutes nos influences. Donc voilà, on ne s'est pas gênés !
Et vous avez bien fait ! Vous avez enregistré aux studios Lower Lane, au Royaume-Uni, comment ça s’est organisé ?
Alors on était déjà prêts en amont. On fait toujours nos démos en avance. Par exemple, j'enregistre chez moi. Tout le monde peut enregistrer chez soi en fait. Donc au final, on s'est donné une semaine au total pour enregistrer en studio.
Et ensuite, le mixage et le mastering ont été assurés par Jim Pinder qui a produit par exemple MALEVOLENCE côté hardcore ou SLEEP TOKEN pour du plus moderne. Est-ce que vous lui avez donné un cahier des charges précis en ce sens ?
Pas du tout parce qu'en fait c'est très moderne, mais ça reste quand même brut, je trouve. On ne voulait vraiment pas tomber dans le cliché moderne parce que de nos jours, j'ai l'impression que tout le monde a un peu un son trop propre en fait. On ne voulait pas être trop propre ou lisse. Et je trouve qu'il faut quand même un son soigné en même temps... parce que tout le monde a un son incroyable de nos jours donc il fallait quand même qu'on s'élève et qu'on ait un son plus moderne.
Le morceau d’introduction "Confined" nous plonge dans une ambiance à la Mad Max, avec sa gamme arabisante et ses touches électroniques, il y avait une intention précise ?
C'est marrant. En fait, on n'a rien recherché du tout (rires). On a fait au feeling. Et c'est vrai que quand tu dis ça, en fait ça me ramène un peu à ETHS niveau influences et je pense que c'est dans mon inconscient. Je pense que j'ai créé ces mélodies par rapport à ce que j'avais déjà vécu et travaillé. Mais je n’ai vraiment rien recherché en particulier. Et d'ailleurs, pour l'intro, James a pris quelque chose que j'avais fait et il l'a mis en intro sans me le dire et il m'a demandé ensuite: T'en penses quoi ? Et j’ai répondu "très bien" ! (rires)
Tu veux dire que tu avais créé une mélodie et lui l’a utilisée pour créer "Confined" ?
Oui, j'avais mis ça dans une autre démo et il l'a gardé puis l'a testé. D'ailleurs, c'est la voix de la démo qui ressort sur le morceau, on ne l'a même pas ré-enregistrée en studio, celle-là.

Peux-tu nous parler de la pochette de l’album s’il te plaît ? On peut te deviner aux tatouages, mais tu es cachée derrière un masque avec un plastron, ce qui peut évoquer une seconde peau, la mue et donc le titre « Exuvia »...
En fait, la pochette, oui, ça peut évoquer ça et ça a aussi plein de significations. En fait, c'est le masque de radiothérapie de ma grand-mère qui a été traitée contre un cancer. Et donc, vu que c'est le sien, ça a été moulé sur elle. Et c'est pour ça qu'il me va parfaitement aussi. Donc c'est la mue par rapport au groupe. Par exemple, on est un tout nouveau groupe, vu qu'on a un nouveau bassiste, un nouveau son, on l’a poussé plus loin, etc. Et il y a aussi la mue personnelle, quand j'écris les paroles. Je trouve que j'ai vraiment évolué depuis que j'écris toutes ces paroles et que j'ai pu totalement exprimer toutes les voix que je voulais. Et enfin, il y a un lien avec ma grand-mère parce que c'est son masque, etc. Elle m'a même aidée à écrire une chanson.
Tu parles de laquelle ?
C’est "Exuvia". Je l’ai écrite à partir des mots de ma grand-mère. Elle a voulu que j'aille avec elle à la radiothérapie pour me montrer ce qu'elle vit et pour l'encourager. Elle m'a donc emmenée là-bas, puis elle m'a montré comment ça se passait, etc. Etant donné qu'elle m'a toujours vraiment soutenue, qu’elle adore CAGE FIGHT, je lui ai dit : "Est-ce que tu veux participer ? Est-ce que tu veux me raconter ton histoire ?" Et donc elle a tout raconté, comment était sa radiothérapie, etc. Je l'ai même enregistrée et donc, dans "Exuvia", on l'entend parler aussi.
J'allais te demander, cette voix, c'est la sienne ?
Oui. Et c'est donc pour ça que je voulais parler en français, pour qu'elle comprenne la chanson. Et maintenant il lui tarde d’avoir son CD ! (rires)
Cette chanson a paradoxalement un côté taillé pour le live tout comme "Deathstalker" par exemple, est-ce que c’est un paramètre que vous anticipez dans vos compositions ?
Alors non, pas du tout. On ne réfléchit pas du tout à ça. Pour « Exuvia », il se trouve que celle-là a justement été écrite par Will et Nick dans une salle de répétition. Donc, je pense que c'est pour ça qu'elle est très vivante aussi, cette chanson. Sinon, non, jamais, à part pour "Pick Your Fighter". Là, j'avoue que vraiment, je me suis dit : "celle-là, c'est vraiment la chanson pour déchaîner le pit".
Parlons de "Pick Your Fighter" justement, c’est un morceau avec en featuring Julien Truchan de BENIGHTED, comment cette collaboration a-t-elle vu le jour ?
J'ai toujours voulu chanter avec lui. Il m'a invitée sur BENIGHTED en live et j’ai trouvé ça trop bien, je me suis dit qu'il fallait qu'on le fasse encore et encore parce que j'ai toujours aimé ses voix. Il est génial Julien, il est exceptionnel. Et là, vu que le morceau est inspiré de Nâdiya, je me suis dit : "C'est parfait, il me faut Julien parce qu'en fait Julien, il est la brutalité extrême et ce morceau est inspiré de la pop extrême en fait". Moi, j'aime tellement le contraste. Et quand je lui ai proposé, il a dit : "Oui, Rachel, c'est génial", il était très content, il l'a fait et je sais qu'on va faire quelques festivals où on se croise, et on pourra donc jouer le titre ensemble, et ça, c'est vraiment super.
CAGE FIGHT featuring Julien au Xtreme Fest par exemple, c’est du domaine du possible ?
Oui, totalement (rires)

A l’inverse, il y a un titre que je pense compliqué à porter sur scène tellement il est prenant, c’est "Elegie". Vous pensez l’intégrer au set ?
On en parlait il y a deux jours justement. Je pense qu’on veut absolument tout jouer sur scène mais pas "Elegie". Je n’y arriverai pas mentalement, alors que je pensais que j’étais ok avec ça pourtant. Mais on a joué au Blondies il y a deux jours et après notre set ils ont passé l’album en boucle. Et quand ça a été au tour de "Elegie" j’ai pleuré directement. J’ai réalisé que je ne suis pas prête. Cela arrivera peut-être un jour, mais là non !
Cette chanson est chargée émotionnellement et sur la globalité de l’album j’ai eu le ressenti d’un carnet intime avec des chapitres de ta vie, est-ce que c’est comme ça que te viennent les textes ?
Oui, c'est exactement ce que je pense. C'est mon journal intime en fait, CAGE FIGHT. Et c'est aussi mon autobiographie parce que j'ai vraiment une mémoire terrible et je trouve que de poser certaines tranches de vie, ça m'aide en fait. Il y a des trucs qui ne me touchent plus du tout. Donc il y a des morceaux qui ne me touchent pas, je m'en fiche, c'est juste mon histoire. Et il y en a d'autres où, du fait de les écrire, ça m'aide à traverser quelque chose.
On peut dire que ton écriture est donc cathartique ?
Oui et justement, même s'il y a un trauma et que ma mémoire veut me faire oublier, je trouve que c'est bien quand même de l'écrire et de garder une petite trace du moment. Je trouve que j'en ai besoin.
Un mode d’expression complémentaire au son et à l’artwork, c’est la création des clips. Je pense notamment à "Un Bon Souvenir" pour commencer. Il regorge de symboles, avec le jeu d'échecs, le serpent, qui rappelle aussi la mue d’ailleurs. Dans quelle mesure aimes-tu construire un récit au-delà de la musique ?
Oui, celui-là, je pense que c'est vraiment LE clip qui a le plus de symboles dedans parce que c'est par rapport à ETHS. Donc il y a énormément de choses que les gens n'ont pas compris parce que ce sont des trucs subtils... Moi, je sais. Il y a certaines personnes qui savent aussi. Si on regarde bien, on peut faire le lien. Mais oui, ça m'amuse énormément de rajouter des petits symboles dans tous les clips. Je dirais que c’est un petit jeu de les retrouver.
ETHS, c’est un chapitre lointain pour toi mais la présence dans ton esprit est toujours grande ?
Oui alors, ETHS ça a vraiment été une très bonne et une très mauvaise expérience à la fois, donc c'est important pour moi de garder un lien avec parce que ça fait quand même partie de moi et je trouve que ce que je fais maintenant, je ne le ferais pas comme ça si je n'avais pas été dans ETHS. En même temps à l'époque ça m'a vraiment touchée et ça m'a aidée à grandir aussi donc il n’y a pas de souci. Maintenant ça ne me touche plus du tout et je raconte ça parce que j'ai juste envie de raconter mon histoire et aussi parce qu’il y a eu un peu des non-dits à la fin et je trouve que c'est dommage. Je me dis qu'il y avait ce petit chapitre à fermer même si ça ne me touche plus. Voilà maintenant, c'est fait, c'est très bien. Je suis contente de faire évoluer CAGE FIGHT avec ce que j'ai appris de ETHS aussi.
Dans un registre très fun, le clip de "Pick Your Fighter" consiste en une sorte de jeu vidéo façon Street Fighter dans lequel les membres du groupe affrontent des adversaires. Qui a créé cette animation ?
Notre batteur, Nick, a une école, ce sont ses étudiants qui ont fait les images du clip, c’était leur projet d’études et ils se sont régalés. Et nous, on s’est bien amusés à mettre nos personnages et voilà !
Et puis le retour de Nâdiya à la fin après toutes ces bastons, c’est énorme !
Oui, elle est trop forte, je l’adore ! En plus elle fait son retour, c’est génial ! On a essayé de la contacter pour lui montrer le clip, mais nos mails n’ont jamais reçu de réponse, même quand on voulait faire écouter le morceau, puisqu’il est inspiré d’elle...
Raconte nous la genèse de "Pick Your Fighter" justement ?
En fait, on a toujours voulu faire une cover marrante d’un morceau français. Je ne sais pas ce qu'ils ont les gars avec les chansons françaises, mais ce sont des Anglais et ça les amuse. Déjà, à la fin de notre set, ils mettent Serge Gainsbourg et c’est très gênant (rires). Là, ils m’ont dit : "Bon allez, cherche une chanson française qui te va". J’en ai parlé à ma famille et mon père m’a dit "Oh ! Nâdiya, il faut Nâdiya, avec "Comme un Roc" !" J’ai trouvé ça marrant, j’ai partagé plusieurs morceaux aux gars et il m’ont répondu qu’ils adoraient. "Et c’est parti" ! James a commencé à retranscrire le riff d’intro, j’ai trouvé ça génial et au final on a juste gardé les couplets et le riff d’intro. Pour les refrains, on a mis des pig squeals à la place.
J’ai hâte de voir Julien avec une perruque et une tenue blanche...
Mais oui, c’est génial comme idée, il en serait totalement capable !! Je vais lui fabriquer un micro à paillettes ! (rires)
Il y a un clip moins fun mais très malin, c’est celui de "Pig", dans lequel vous avez compilé des messages de haters ou de pervers issus des réseaux sociaux. Peux-tu m’en parler ?
En fait, j'ai toujours eu cette idée. Par exemple, quand j'ai fait La France a un Incroyable Talent en 2012, il y en a un qui m'a traitée de cochonne. Et là, je me suis dit : "Je vais garder ce mot en tête parce que je sens que là, je vais avoir de plus en plus de messages horribles". Et depuis, en effet, j'ai eu plein de messages horribles, des photos, etc. J'en ai gardé plusieurs et j'ai toujours voulu faire une chanson à ce propos-là. Au moment de faire le clip je me suis dit que ce serait bien de voir qui d'autre a eu ce problème et qu'on fasse un truc tous ensemble. Parce qu'au début, je ne me sentais pas prête et que c'est quand même dur d'en parler sans tomber dans le cringe ou parce qu'on est sûr que quand on va en parler, en fait, il y a plein d'hommes que ça va gêner et qui vont attaquer encore plus. Donc il fallait vraiment que je sois prête à en parler. J'ai demandé à plein d'autres filles si elles pouvaient m'envoyer leurs captures d'éc... Et là, je me suis rendu compte qu'il y en a plein qui avaient peur d'évoquer ce qu’elles vivaient et qui me disaient "non, je ne peux pas, je ne veux pas, je ne veux pas les regarder ni penser à ça..." J’ai réalisé que c'est quand même très sensible pour certaines personnes et moi, malheureusement, je suis habituée, ça ne me touche absolument pas. Mais justement si c'est sensible pour certaines personnes, il faut vraiment pousser le truc et vraiment en parler. Et donc j'ai réussi à avoir plein de captures d'écran. Ce qui est cool quand on a fait ça c’est que les gars étaient vraiment à cent pour cent impliqués aussi. Même la personne qui joue le porc dans le clip et qui est adorable, était choqué de tous les messages. On était tous sur le tournage et tout le monde disait : "Ah, mais c'est vrai, t'as reçu ça, t'as vraiment reçu ça ?" Je me suis dit que c’était vraiment nécessaire d’en parler pour que les gens se rendent compte de l’ampleur. Et dis toi que quand on a sorti le clip, dans les commentaires sous les articles, les publications Facebook ou des gros magazines qui en parlaient, eh bien il y avait plein de remarques qui étaient encore pires que ce que je reçois déjà ! Donc ça n'arrête jamais et je pense qu'il va y avoir un "Pig" version deux...
Comme tu dis, montrer l’ampleur du sujet c’est déjà un révélateur puissant et je pense que de nombreuses femmes reconnaîtront des situations où on leur a dit que leur travail était bon "pour des femmes"...
C’est insupportable ! Moi, le commentaire que j'ai le plus, c'est : "Oh, mais c'est comme JINJER et SPIRITBOX". Je leur réponds : "Mais en fait, les filles ne s'appellent pas JINJER et SPIRITBOX, ce sont des personnes, avec des prénoms."
C’est comme le fameux genre "female fronted band"...
Ah mais justement, tu as vu notre tee-shirt ? L’an dernier on en a créé un avec la mention "Male backed Metal". On l’aura sur notre merchandising cette année.
En parlant de merchandising, qu’est-ce que vous prévoyez comme scènes cette année pour faire découvrir l’album ?
On a une date en République Tchèque en juin et ensuite on va faire principalement des festivals en France avec beaucoup de dates sur des week-ends cet été. Côté tournée, j’ai vraiment envie de revenir en Europe là, parce qu’on a fait beaucoup d’Angleterre mais jamais d’Europe. Mais pour le moment, on n'a encore rien annoncé alors… surprise !

