27 juin 2026, 23:59

ROCK IN BOURLON 2026

@ Bourlon (Part. 2)


Au cœur du village de Bourlon (1156 habitants) le festival a attiré 6700 personnes et 39 groupes sur trois jours. Comme aucun set ne se chevauche, il est possible, en sprintant parfois entre l’Abreuvoir, la grande scène, et le Paon, la plus petite, de ne presque rien manquer. Ce fut notre cas… et nous avons apprécié que certaines formations préfèrent glisser des parenthèses apaisées dans l’énergie de leurs tempêtes intérieures.

BANK MYNA (vendredi, 18h20 – 19h05) a captivé le public dès les premières notes de "The Shadowed Body". Bourlon est emporté dans un monde de rêve par la voix de Maud, nimbée d’un romantisme emphatique. Elle accompagne au violon – magnifique "L’implorante" – les ambiances rituelles, entre doom, drone et post rock, créées par ses comparses. Ses mouvements sont amples comme les compositions qui se déploient en méandres hypnotiques, entre intensité et intimité. Le dernier album des Parisiens, qui a parfois des reflets de MESSA, se nomme « Eimuria », braises en haut allemand… et ce qu’en disent les musiciens résument à merveille leur âme : « Un morceau de charbon ou de bois incandescent qui se consume lentement, vestiges d'une émotion qui s'estompe, la chaleur avant que le feu ne prenne ou les traces laissées par les flammes ».


Sylvaine, en clôture de la première journée sur l’Abreuvoir (vendredi, 00h35 – 01h35), a le privilège de tisser sa toile dans une nuit éclairée de lights bleutés. Ce décor, couplé au post black tantôt crié, tantôt susurré, enveloppe le site d’une émotion si intense que, au premier rang, on voit une jeune femme pleurer… La Norvégienne, ravie d’être à la tête d’un groupe international, avec notamment Maxime Mouquet, des excellents QUEEN(ARES), à la basse, papillonne sur scène, le sourire aux lèvres, toujours prête à s’adresser à ses fans, leur annonçant par exemple « un nouvel album arrive, je vous le promets ». Les passages intenses mettent en valeur les parties atmosphériques, comme les éclats blancs resplendissent plus encore sur un fond noir. Un concert en fil de soie, en une douceur lumineuse.

Dès les premières secondes, COLTAINE (dimanche, 20h55 – 21h40) crée une atmosphère mystique, comme une invocation des mystères de la nature au rythme d’un étonnant instrument, un chandelier à clochettes, balancé par Julia Frasch, chanteuse à la présence captivante, tantôt fée, tantôt sorcière, toujours magnétique. La forêt noire natale des Allemands hantent ces premières mesures hypnotiques… Leur doom/sludge navigue entre un printemps céleste, une mélancolie ("Above the burning Sand") et un gothique ("Dans un nouveau monde") automnaux et un black metal hivernal incarné dans les vocaux parfois typiques du genre et quelques blast beats bien sentis. Ces différentes saisons s’unissent en une danse lascive où attirance et répulsion se succèdent en un ballet enflammé ("Mogila").


Ces trois formations, menées par des femmes, illustrent l’une des tendances de cette édition 2026. Dans une logique qui plairait à Lola Frichet (de feu POGO CAR CRASH CONTROL) le festival a largement appliqué l’impérative demande de la bassiste : « More women on stage ». Les filles ont non seulement envahi avec talent les deux scènes mais elles ont, à l’image des groupes de hardcore chroniqués précédemment, tenu, par leur discours et leur attitude, un désir profond de défendre leur cause. Ainsi FAETOOTH (dimanche, 22h30 – 23h15), Ari May (chanteuse/guitariste inépuisable qui viendra se frotter au public) insiste-t-elle pour que le premier rang soit réservé aux femmes ; mission remplie avec l’aide d’un service de sécurité toujours aussi efficace et dévoué après trois jours d’efforts intenses. Ces dames peuvent ainsi profiter de l’excellente prestation du trio, gonflé d’énergie, dans les morceaux joués comme dans l’attitude. Les trois complices partagent un moment de plaisir, se cherchent sans cesse du regard quand Ari et Jana (bassiste en feu) assènent face à face, en mode heavy metal, leurs parties instrumentales. Un doom bas et lourd, qui pèse comme un couvercle, tombe sur la nuit de Bourlon, magnifiée par des envolées bien plus légères. Tel est l’inaugural "Iron Gate" où la pesanteur des riffs est le socle de vocaux aériens. Idem pour le merveilleux "Hole" qui tutoie le shoegaze sur une base plombée. Les Américaines achèvent leurs 45 minutes par leur morceau le plus énergique, un "Echolalia" qui transforme la fosse en une arène déchainée.


Stephanie Brooks, chanteuse de STRESS POSITIONS (samedi, 15h50 – 16h20), est elle aussi dans une logique revendicative, servie à la sauce hardcore punk, pour dénoncer la brutalité de la police ou le capitalisme. La frontwoman, cheveux bleus et tatouages, est sans cesse branchée sur 100 000 volts, arpente les planches sans répit dans une explosion constante de fureur et de poses agressives… sans jamais oublier de signer des vocaux d’une agressivité sans borne. Son attitude contraste avec celle du bassiste, imperturbable derrière ses airs de tueur en série. Comme ses comparses, il bâtit les fondations nécessaires à l’expression de Stéphanie qui, le show achevé, abandonne son armure de haine pour sourire dans les bras du guitariste, tous deux fiers d’avoir rempli avec un réel brio leur mission.

Les quatre Mancuniennes de WITCH FEVER (samedi,16h50 – 17h35), devant un immense backdrop où s’est glissé « fucking » au milieu de leur nom, balancent un doom punky pour dénoncer « tous les fascismes dans le monde ». Menée par Amy Walpole, chanteuse souriante parfois soutenue par les chœurs de ses comparses, la formation anglaise signe un concert solide et varié, taquinant le gothique ou le grunge, se permettant quelques soli ("The Garden") pour orner des morceaux ultra efficaces. Une reprise de "My own Summer" des DEFTONES, entonnée par une grande partie du public, conclut ce set dynamique, à défaut d’être original.


Les amateurs d’originalité, de sons hors du commun trouvent aussi leur bonheur à Bourlon. Le festival, en effet, n’hésite jamais à programmer des formations qui sortent des sentiers battus. La palme de la bizarrerie, perceptible dès la découverte du nom du groupe, revient sans nul doute aux Japonais de GREEN MILK FROM THE PLANET ORANGE (dimanche, 17h50 – 18h35). Le trio où le bassiste fait face à la guitariste, tous deux assis devant le batteur, déploie sa virtuosité pour dessiner des motifs jazz ou psyché, transpercés parfois de cris venus d’un autre monde. Les musiciens composent un univers étrange dans lequel, dans un premier temps, il est difficile d’entrer. Peu à peu, toutefois, la magie opère et le public, conquis, se laisse enfermer par les spirales cosmiques de ce groupe hors norme qui vit sa musique avec une intensité, une concentration totales. Le Paon, en ce dimanche à la météo clémente, a accueilli nombre de formations étonnantes. Tel a été UMURU (14h50 – 15h35), duo composé d’un batteur – qui utilise parfois un archet pour titiller ses cymbales – et d’un… violoncelliste qui tient son instrument comme une guitare. Comme pour les Nippons, il faut un certain temps pour entrer dans l’univers des Lillois, qui oscille entre passages franchement heavy, post rock et effluves electro. Certains titres sont chantés, d’autres non, et cette alternance enrichit ces 45 minutes tout en étrangeté séduisantes. ALBERT JUPITER (19h20 – 20h05) est composé d’un batteur, d’un bassiste qui utilise sa quatre cordes pour produire toutes sortes de sons… et d’une multitude de pédales d’effets. Cette prestation instrumentale, à l’exception du dernier titre, divise les festivaliers. Leur post rock répétitif, où se multiplient les boucles, est-il planant ou lassant ?


Le vendredi avait aussi accueilli quelques esprits torturés. TORU (17h35 – 18h20) déploie sous un soleil assommant des stridences larsenisés qui s’appuient sur des échos de lourdeur. Des lenteurs hypnotiques se brisent sur des accélérations chaotiques impulsées par un batteur expressif, le visage rongé par les grimaces, et qui joue parfois avec une cymbale placée sur l’une de ses baguettes. Des relents de free jazz émanent de la partition de la guitariste qui devient hurleuse sur l’un des morceaux. Etonnant, non ? MOURIR (19h05 – 19h40) officie lui dans le black mais le dote de touches singulières, comme on l’entend sur l’excellent "Nous le Venin", récemment sorti. Le chaos, incarné par les cris d’Olivier, naît de chaque note, comme un crachat à la face d’une humanité honnie, pour créer une substance épaisse qui ne laisse passer qu’une faible luminosité lors de timides intermèdes.

AGRICULTURE (vendredi, 22h45 – 23h45) appartient aussi à cette catégorie de formations hors norme. L’alcool fort de son black metal se déguste en un cocktail où se perçoivent les notes acides de la noise, l’épaisseur du doom, voire les touches exotiques du free jazz. L’alternance des voix du guitariste Dan Meyer, tantôt maître bouddhiste émouvant, drapé dans sa douleur, et de la bassiste Léah Levinson, bien souvent colérique, symbolise la musique protéiforme de ce groupe porté par une qualité technique ahurissante. La magie des Américains est de colorer d’un doux rayon de soleil – le magnifique "Bodhidharma", riff mystique et solo miraculeux – la noirceur du monde, en pratiquant des genres où, le plus souvent, l’obscurité règne en maître. Sur la scène, ornée de drapeaux arc-en-ciel et palestinien, un intermède basse/batterie d’une cohérence et d’une intensité folles complète ce concert à la beauté inédite.


Les amateurs de tradition ont quant à eux apprécié un autre genre de confiture. Si tu aimes le thrash, rends-toi devant les planches où se produit MORTAL SCEPTER (samedi, 14h30 – 15h10). En dépit d’un problème technique sur la batterie qui écourte leur set, les Dunkerquois offrent une plongée dans l’Allemagne des années 80. Ils respectent à la lettre les tables de loi du genre, dans la composition comme dans l’attitude. Un peu de groove par-ci ("Redshifting to Death"), une dose accrue de violence par-là ("Sumit to the Crave") et l’on peut repartir à toute vitesse sur une ribambelle de riffs incisifs, de soli mélodiques et de vocaux véhéments. C’est ultra carré, à l’image de leur dernier album, le solide "Etheral Dominance". Cette agressivité te plaît, mais tu en veux plus ? Rendez-vous devant VACUOUS (vendredi, 20h25 – 21h10). Si le groupe tente parfois de s’éloigner de son death aussi furieux que traditionnel, en incorporant un temps atmosphérique sur "Hunger" ou en glissant vers le grunge – oui, oui, le grunge – sur "Contraband", il reste une redoutable machine de guerre du metal de la mort dans le sillage d’un chanteur déchaîné, aux vocaux variés, devant une foule qui n’a que faire des innovations et préfère pogoter sans trêve. "In his Blood", explosion finale, ou "Flesh Parade" incarne cette efficacité totale, d’une pesanteur étouffante.


La violence, de type black cette fois, a aussi ouvert le festival avec MÒR (vendredi, 16h15 – 16h55). Alors que les spectateurs arrivent peu à peu sur le site, les Français déroulent avec brio leur black où alternent parties atmosphériques et passages raw. Si la face atmosphérique de l’extrême t’attire, il ne fallait pas manquer le voyage spatial proposé, à la nuit tombée, alors que l’orage approchait, par CRYPTIC SHIFT (samedi, 22h05 – 22h55). Les lights s’accordent à cette odyssée interplanétaire – l’un des gaillards porte un t-shirt Star Wars, un autre arbore un motif VOÏVOD – pour accompagner les titres techniques et complexes des Anglais, friands de passages instrumentaux et de changements radicaux d’ambiance. Adepte des compositions ultra longues, qui dépassent les 20 minutes, le quatuor propose ce soir ses morceaux les plus courts… d’une dizaine de minutes. Ils naissent à un carrefour où se croiseraient la fine fleur des années 90, tels DEATH ou ATHEIST, et les aspirations récentes de BLOOD INCANTATION. Une bien belle rencontre…

POISON RUÏN (samedi, 18h05 – 18h55) conclut cette série. Entre punk-rock et heavy metal – coucou les soli très NWOBHM – agrémenté de dispensables parties de claviers, les Américains, adeptes de paroles et d’artworks médiévaux, séduisent sur leurs titres les plus énergiques ("Torture Chamber") ou entêtants ("Doppelgänger")… mais laissent de marbre quand ils optent pour une simplicité excessive ("Fog of War").

Le troisième, et dernier volet, des aventures à Bourlon mettra à l’honneur le doom, l’indus… et révélera les trois coups de cœur de cette édition haut de gamme !

Part.1, Part.3
 

Blogger : Christophe Grès
Au sujet de l'auteur
Christophe Grès
Christophe a plongé dans l’univers du hard rock et du metal à la fin de l’adolescence, au tout début des années 90, avec Guns N’ Roses, Iron Maiden – des heures passées à écouter "Live after Death", les yeux plongés dans la mythique illustration du disque ! – et Motörhead. Très vite, cette musique devient une passion de plus en plus envahissante… Une multitude de nouveaux groupes a envahi sa vie, d’Obituary à Dark Throne en passant par Loudblast, Immortal, Paradise Lost... Les Grands Anciens – Black Sabbath, Led Zep, Deep Purple… – sont devenus ses références, comme de sages grands-pères, quand de jeunes furieux sont devenus les rejetons turbulents de la famille. Adorant écrire, il a créé et mené le fanzine A Rebours durant quelques années. Collectionneur dans l’âme, il accumule les set-lists, les vinyles, les CDs, les flyers… au grand désarroi de sa compagne, rétive à l’art métallique.
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