5 septembre 2026, 16:07

GREEN CARNATION

Interview Kjetil Nordhus


Eh voilà. La dernière partie de la trilogie « A Dark Poem » est parue. « The Messiah Complex » est plus qu’un album, c’est un chef d’œuvre monumental. Par la forme, épique, orchestrale, par le fond, poétique, sensé et par l’ambiance, atmosphérique, pleine d’émotion. Kjetil Nordhus, chanteur de GREEN CARNATION à qui nous devons cette œuvre d’art, s’est de nouveau prêté au jeu de nos questions pour nous parler de ce projet qui se termine mais qui présage d’un avenir radieux.
 

Comment vas-tu depuis notre précédente entrevue ?
Très bien merci, chaudement !

On est ensemble pour parler de ce chef-d'œuvre, la troisième partie de « A Dark Poem ». Ça fait longtemps que tout a commencé et le projet prend maintenant forme définitive. Qu'est-ce que ça te fait de le voir sorti dans son entièreté ? Es-tu peut-être un peu nostalgique par rapport à tout ça ?
Je crois que ce que je ressens c'est surtout du soulagement, parce qu'on a terminé les enregistrements en studio en décembre 2024, et à la sortie de ce troisième album ça fait presque trois ans écoulés, même si on a travaillé avec l'orchestre symphonique et le chœur un peu plus tard. Mais ça fait en même temps partie de notre vie depuis toutes ces années maintenant. Ça fait du bien de pouvoir enfin le partager. On a décidé de ne pas tout sortir d'un coup, et j’en suis plutôt content, parce que c’est devenu ce qu'on espérait : on a réussi à créer une dynamique entre chaque sortie, susciter encore plus d'intérêt à chaque fois, parce qu'on n'est pas un groupe qui a sorti beaucoup de nouvelle musique ces vingt dernières années. Je pense qu'on avait besoin de procéder comme ça. On ne savait pas comment ça allait se passer, mais ça a fonctionné comme on l'espérait. En tous cas, ça fait du bien de pouvoir partager les derniers morceaux avec tout le monde !

Oui, c'est un travail formidable. Tu le considères comme un aboutissement, ou plutôt comme le début d'une nouvelle ère pour GREEN CARNATION ?
On n'est pas vraiment sûrs de ce qui va se passer après ça. On n'a pas vraiment de plan : le projet « A Dark Poem » a démarré en 2018 quand on a commencé à composer les morceaux, mais pour nous la période va durer jusqu'à fin 2027, parce qu'on veut évidemment jouer ces morceaux en live cette année et l'année prochaine. Ce qui se passera après 2027, honnêtement on n'en a pas vraiment discuté. Donc oui, c'est un grand accomplissement pour nous. On en avait déjà parlé ensemble, je crois, avant même le premier et le deuxième album. Et j'avais sans doute dit la même chose à l'époque, mais on s'était fixé des exigences extrêmement élevées pour ce projet. Réussir à tenir ce niveau sur trois albums, c'est une grande réussite pour nous, je pense. Donc oui, c'est vraiment un grand accomplissement pour nous. C'est le sentiment qu'on a en ce moment.

Et j'imagine que les deux premières parties ont été très bien accueillies, par le public, par les médias et par les fans aussi. Tu penses que GREEN CARNATION devient plus populaire, plus reconnu qu'avant ? Est-ce que vous fédérez plus de monde autour de vous ?
Oui, je pense qu'on a gagné pas mal de nouvelles personnes depuis « Leaves of Yesteryear ». On a signé un contrat avec Season of Mist, et on a mis en place un deal ensemble qui incluait bien sûr la sortie de « Leaves of Yesteryear » en 2020, ainsi que la réédition de l'album acoustique. Donc je pense qu'on a aussi pu se faire connaître de nouveaux fans. Mais je dirais aussi qu’on a conservé la majorité de notre public d'origine. On n'a sorti aucun nouveau titre pendant 14 ans entre 2006 et 2020. Donc forcément il y avait des gens qui ont découvert GREEN CARNATION pour la première fois à ce moment-là. Donc ça a été positif dans ce sens-là.

Anciens et nouveaux, tous ensemble. Moi je fais partie des anciens.
Oui, alors, on remarque maintenant quand on joue dans des festivals qu'on n'est pas vraiment le vieux groupe, pas comme DEEP PURPLE par exemple, mais il y a beaucoup de groupes plus jeunes autour de nous dans les festivals où on est invités aussi. Parfois on est les seuls à utiliser des retours de scène et des systèmes in-ear, parce que je pense qu'en gros tout le monde en dessous de 40 ans fait ça maintenant, du moins ceux qui en ont les moyens. On a fait un festival aux Pays-Bas, je crois que c'était le Mid-Winter Prog Festival en février de cette année, il y avait cinq groupes sur scène et on était les seuls à utiliser le vieux matériel, les autres n'avaient rien sur scène. On a fait pareil en Finlande cet été, et j'ai parlé après le concert à un gars finlandais qui m'a dit que dès qu'il nous avait vus amener les retours de scène, il avait su que ça allait être un super concert. Et évidemment, il avait notre âge, donc voilà.
Je pense qu'on est simplement honnêtes avec notre musique, on veut la faire du mieux possible, sans tout changer juste parce que tout le monde le fait en ce moment. Pour nous ça n'a pas vraiment de sens, on est à l'aise avec la manière dont on veut jouer en live, c'est ce qu'on connaît et c'est ce qu'on veut continuer à développer. Donc je ne pense pas que ce soit un vrai problème, c'est juste amusant à observer.

  


On compare souvent « A Dark Poem » à « Light of Day Day of Darkness », mais pour ma part je trouve que celui-ci est plus important, plus spectaculaire, aussi plus ambitieux. Qu'en penses-tu ?
Oui, je pense qu'on avait nous-mêmes dit qu'on allait revenir à une narration épique avec ce disque, comme on l'avait fait sur « Light of Day Day of Darkness ». Évidemment, les deux projets sont extrêmement différents l'un de l'autre. Je pense que « Light of Day Day of Darkness » est devenu ce qu'il est devenu, pas par hasard, mais ce n'était pas quelque chose de très réfléchi au départ : on avait simplement beaucoup de musique, et l'idée de tout réunir en un seul morceau est née en cours de route. Alors qu'avec « A Dark Poem », on savait très clairement, même avant de commencer à écrire la musique, ce qu'on voulait faire. Et réussir à accomplir ça, je pense que c'est encore plus difficile que ce qu'on a fait avec « Light of DayDay of Darkness ». Donc c'est une grande différence je pense, et avec « A Dark Poem », avec l'orchestre et tout, il fallait que tout soit planifié des années à l'avance pour réussir à le faire. Donc oui, je suis d'accord, c'est un projet plus important à bien des égards. Je ne m'attends pas à ce que les gens l'aiment davantage juste parce que c'est un projet plus grand. Mais c'est vrai que c'est quelque chose d'immense dont on pourra être fiers pour le reste de notre vie, je pense.

Alors regardons de plus près cette partie du projet. C'est le dernier chapitre de l'histoire, mais c'est aussi la pièce manquante du puzzle. Avec les deux premières parties, tout semblait logique, mais quand cette troisième partie arrive, ça vient tout éclairer d'un coup. C'était votre intention ?
Oui, c'était bien le cas. Je crois t'avoir déjà dit à propos des deux premiers albums qu'on voulait qu'ils puissent vivre leur propre vie, tout en s'assemblant entre eux. Je crois avoir dit aussi, pour la partie deux, qu'une fois la partie trois sortie, c'est là que les gens comprendraient vraiment que tout est connecté. C'est ce qu'on voulait faire, et il semble bien, d'après les premiers échos, qu'on ait réussi. On n'a pas encore beaucoup de critiques, j'ai fait juste quelques interviews, mais il semble que les gens aient compris ça, ce qui est une très bonne chose pour moi, parce que je ne m'attendais pas à ce que tout le monde le comprenne. Si on vient de l'extérieur et qu'on écoute juste le troisième album, on ne saisit pas forcément l'ensemble, et ça doit rester possible aussi. Mais pour les gens qui nous suivent depuis la partie un, c'est exactement ce qu'on espérait, oui.

...découvrir l'ensemble avec cette troisième partie, puis revenir vers la première et la deuxième. Les gens vont redécouvrir tout ça. J'imagine que ce sera une expérience différente.
Oui, et c'est aussi quelque chose où on ne voulait vraiment pas se faciliter la tâche, on ne voulait rien se rendre facile, et c'est évidemment un peu plus difficile de procéder ainsi. Mais je pense que ça en valait la peine pour nous, quand des gens comme toi, et j'espère beaucoup d'autres, apprécient le résultat pour ce qu'il est. Et je pense que le troisième album peut aussi exister seul, mais il est beaucoup plus clairement connecté aux deux premiers. Surtout à cause du tout dernier morceau, qui reprend des thèmes des deux premiers albums et qui reprend le poème, dont on avait parlé tout du long. Ça n'apparaît pas vraiment ailleurs avant ça, mais là on a en quelque sorte l'ensemble, la conclusion.

Oui, on reparlera de cette partie un peu plus tard parce que c'est un élément essentiel. L'ensemble du morceau « Messiah Complex » s'articule autour de Rimbaud, le poète français, et aussi d'Ophélie. Ca a été très intéressant pour moi de découvrir ça, parce que c'est un personnage immense : Ophélie est un personnage tragique, mais c'est aussi une figure de liberté choisie, en quelque sorte. Comment as-tu imaginé relier ce poème précis au thème général de l'histoire ?
Oui. C'est essentiellement une idée à Stein Roger, c'est lui qui a écrit tous les textes. Et pendant la période où on écrivait la musique et les paroles, c'était présent dans son esprit en permanence. Ce n'est pas forcément inspiré littéralement de passages d'Ophélie, mais toute l'histoire autour de ce personnage était présente dans nos vies pendant qu'on enregistrait, qu'on écrivait la musique et les textes. Ça a été là tout du long, en toile de fond de beaucoup de morceaux des parties un et deux, et on voulait que ça trouve sa place dans la partie trois, évidemment dans le tout dernier morceau. Je pense que c'est la chose la plus sensée que je puisse dire à ce sujet — Stein Roger pourrait sans doute en parler plus précisément, mais pour moi ça a été comme une grande aura : l'aura de tout ce poème, de ce qu'il raconte et de sa tragédie, a été notre inspiration. Et j'aime vraiment beaucoup l'idée d'avoir la lecture du poème tout à la fin de l'ensemble, comme une véritable conclusion.


Allez on va détailler ensemble chaque partie de l’album. Le premier single, "Unconditional Artificial Chemistry", ouvre l'ensemble sur des notes rêveuses, et le thème du besoin de croire. Croire en quoi ? Est-ce que la croyance est pour toi une forme de libération, ou plutôt une forme de soumission ?
Oui. Le thème de la croyance se poursuit aussi dans le morceau suivant, bien sûr, et je pense que ça pourrait être LE thème du troisième album, si on devait n'en choisir qu'un. Il y a tellement de façons de voir ça, ça veut dire des choses différentes pour chacun. Certains en ont besoin, d'autres n'en veulent pas, certains y sont contraints, d'autres essaient d'y croire. Et certains s'en servent, comme on le raconte dans « The Messiah Complex », comme excuse extérieure pour justifier ce qu'ils font dans leur vie personnelle, et aussi ce que les autres peuvent voir d'eux. Donc je pense qu'on pose les idées dans le premier morceau, et qu'on les développe vraiment dans les paroles de "The Messiah Complex". Encore une fois, ce n'est pas un album très optimiste, c'est plutôt une tentative de mettre des mots sur l'état du monde aujourd'hui. On peut sans doute avoir plein d'avis différents sur les raisons pour lesquelles les choses sont comme elles sont, et je ne dirais pas qu'on comprend tout, mais on essaie en tout cas d'y mettre du sens, pour nous-mêmes, pour comprendre pourquoi les choses en sont là. Je ne sais pas si ça aide, mais c'est au moins une tentative de mettre des mots sur ce qui nous inquiète dans la société actuelle, sur notre rôle dans cette société, un sujet dont on avait déjà parlé sur les deux albums précédents. Donc je pense que le thème du troisième album est très étroitement lié à celui des deux premiers, en ce qui concerne nos difficultés, notre place dans la société et dans nos vies personnelles, et la difficulté qu'on peut parfois ressentir à trouver sa place dans tout ça.

C’est intéressant parce que les gens ont tendance à croire au dieu qu'ils veulent, qu'ils peuvent ou qu'ils doivent, comme tu l'as dit, mais ils ne croient pas en leurs politiciens par exemple, ils ne croient pas en leur avenir, et ça aussi c'est frappant.
En effet. Il s'agit plutôt de croire au pouvoir et à l'argent, par exemple, pour avoir un certain statut. Et je pense que pour beaucoup de gens, surtout les jeunes mais sans doute aussi les gens de tout âge aujourd'hui, c'est un peu ça. Et puis il y a aussi cette espèce de masculinité exacerbée qui est très à la mode en ce moment, c'est tellement difficile à comprendre, je ne sais pas... je ne comprends pas comment tout ça s'articule. Et je pense que c'est aussi de ça qu'on parle, surtout dans les deux premiers morceaux, peut-être même les trois morceaux de la partie trois.

Oui. C'est peut-être aussi tout le sujet de "The Messiah Complex". Et ce qui frappe sur ce morceau, c'est ta voix. Quel travail magnifique, c'est incroyable. Elle est comme un instrument à part entière. Il y a énormément de nuances, c'est un morceau très puissant et plein d'émotion.
Quand on écoutait le troisième album, en particulier les trois premiers morceaux, avec Stein Roger on se regardait en se demandant si finalement on n'avait pas gardé les trois meilleurs morceaux pour la fin, pour ce qu'on appelle le troisième album. Je ne sais pas si c'est vrai, mais je trouve que ce sont trois morceaux extrêmement différents les uns des autres. Épiques, un peu comme "The Messiah Complex", qui est aussi assez calme, du moins dans sa première moitié, et vraiment groovy par endroits. Je trouve que c'est vraiment très réussi, c'était déjà bien sur la démo, mais on a fait quelques petits changements en studio qui ont permis d'ouvrir encore davantage le morceau et de le rendre encore plus intense que la démo. Donc on l'a développé et ouvert en studio, et c'est un morceau formidable à pouvoir chanter parce qu'il est tellement ouvert qu'on peut y faire plein de choses, notamment, comme tu le dis, utiliser la voix comme quelque chose qui ajoute par-dessus la musique, pas seulement des mots et des mélodies, mais aussi différentes ambiances et tout ça.

C’est un moreceau qui vient du cœur.
Absolument. Et on voulait que ce soit le morceau-titre du troisième album, parce qu'on pensait que c'était, sur le plan des paroles, en quelque sorte le cœur du troisième album — même si, comme tu le sais maintenant, ce troisième album est riche de beaucoup de choses. Mais c'était aussi un titre marquant, qu'on trouvait facilement reconnaissable et qui donnait envie d'en savoir plus. Et on en a discuté un peu avec Niklas ( Sundin ) l'illustrateur de la pochette, et il a tout simplement trouvé encore une fois une pochette parfaite, je trouve. La pochette de l'album, celles de tous les singles, et tout ce qu'il a fait pour le coffret aussi. Je t'en avais probablement déjà parlé lors d'une précédente interview, mais on travaille avec lui depuis de nombreuses années, et on sait qu'il comprend notre musique comme nous la comprenons. On a le même âge, les mêmes références, c'est un grand artiste. Maintenant, quand on lui donne des idées, on sait qu'il va les rendre dix fois meilleures que ce qu'on imaginait possible. Et ça a encore été le cas sur la partie trois.

Parlons maintenant de « Broken Souls, Common Enemies », qui est encore plus épique, presque comme une synergie. C'est un morceau de huit minutes, avec des passages très brutaux, des montées et descentes, des moments atmosphériques, beaucoup de parties orchestrales, mais aussi de très beaux passages de flûte. C'est un morceau vraiment intéressant dans sa construction.
Oui, ce n'est vraiment pas un morceau linéaire. C'est en quelque sorte un morceau en deux parties, dont la seconde commence par un solo de guitare et enchaîne, si je ne me trompe pas, sur un retour du refrain. Ce passage avec le solo de guitare, c'était en fait un morceau que j'aimais tellement qu'on l'a gardé en tête, on l'avait enregistré et on avait essayé de le caser dans plusieurs morceaux de la trilogie « A Dark Poem », mais ça ne collait jamais vraiment, jusqu'à ce qu'on trouve enfin l'endroit parfait pour ce passage. Stein Roger avait fait un solo de guitare sur les démos, et il a fini par devenir un solo complètement différent. Mais ce solo est tellement épique, combiné avec la flûte et tout le reste, ça porte l'ensemble jusqu'à un vrai point culminant à la fin. Je pense que c'est un des sommets des trois albums pour moi en ce moment.

Oui, c'est ça, et avec les paroles récitées, il y a à la fois le visage du méchant et celui du héros, façon pile ou face. C'est incroyable.
Oui, ça contient énormément d'éléments, ce n'est vraiment pas un morceau classique avec intro-couplet-refrain-couplet-refrain. C'est une des compositions dont je suis vraiment très fier. Et encore une fois, après l'enregistrement, en entendant le dernier mix, tout s'est comme ouvert, on entend absolument tout très clairement, il y a énormément d'informations dans ce morceau. Je suis vraiment content du mix, parce que la plupart de ces éléments sont assez importants, je n'aurais pas voulu qu'ils se noient dans le reste.

C'est très intéressant, parce que plus on l'écoute, plus on découvre de choses. Au bout de plusieurs écoutes, on commence à connaître certains passages, on s'attend à certaines choses, et on en découvre d'autres. C'est incroyable, surtout au casque.
Mais je pense que c'est vrai pour les trois albums en fait. On y met beaucoup à travers la voix, les chœurs, tous les instruments évidemment, mais il est aussi extrêmement important que le mixage soit fait correctement, pour que chaque élément ait sa place quand on l'écoute, au casque comme tu dis, oui.

Et on ne peut pas terminer cette interview sans parler du morceau majestueux de seize minutes avec orchestre. Waouh, quelle conclusion ! Avec l'orchestre symphonique et le chœur d'opéra de Kristiansand. Ça a dû être un travail de collaboration très lourd, avec beaucoup de coordination et de planification. Ça a dû être un travail difficile, mais vous devez en être fiers aussi.
On a signé une lettre d'intention avec l'orchestre symphonique en 2017 en fait, après notre retour avec « Light of Day Day of Darkness ». On s'est dit que ça pourrait bien fonctionner : on est un groupe local à Kristiansand, et l'orchestre symphonique souhaite de temps en temps monter des collaborations avec des groupes norvégiens ou locaux, pas tout le temps évidemment puisqu'ils fonctionnent aussi comme un orchestre symphonique classique. Donc on a signé cette lettre d'intention en 2017, qui prévoyait leur participation à un enregistrement et à un concert avec nous. On n'avait pas précisé quand ni comment, mais quand on a commencé à réfléchir à l'énorme projet qu'allait être « A Dark Poem », je me suis dit que c'était évidemment le bon projet pour impliquer l'orchestre au complet. Je suis retourné les voir pour savoir si l'accord tenait toujours. On a en fait commencé à planifier ça dès 2019. Et bien sûr le Covid est arrivé, ce qui a pris beaucoup plus de temps sur tout le reste. En 2022 je crois, on a annoncé qu'on allait le faire, qu'on aurait besoin d'eux en 2024 ou début 2025 pour l'enregistrement, et ils ont réussi à trouver quelques jours pour l'enregistrer l'été dernier. Mais avant ça, il fallait aussi qu'on écrive tout ça, tu vois.

Oui, et qui a écrit toutes les parties instrumentales ?
On a d'abord essayé plusieurs solutions qui n'ont pas fonctionné. Et puis Stein Roger a dit qu'il fallait qu'il s'y colle lui-même, que c'était sa première et peut-être sa dernière chance de le faire. Donc lui et moi on a essayé, au clavier, d'écrire des parties et de les assembler pour évoquer un peu des instruments classiques joués au clavier — ça ne sonne pas très bien tel quel, mais ça permettait de se faire une idée. Il y avait quelque chose là-dedans, une vraie musique. On a contacté un gars originaire de notre ville qui travaille dans la musique classique à Berlin et il a accepté d'orchestrer tout ça, comme on dit, c'est-à-dire de traduire ces idées pour un orchestre de 55 ou 60 musiciens, et aussi d'arranger l'ensemble pour que ce soit jouable par un orchestre, parce qu'évidemment nous ne savions pas faire ça nous-mêmes. Il a fait un travail énorme, et il était aussi présent à Kristiansand quand on a enregistré en studio, avec l'ingénieur du son, en discutant avec le chef d'orchestre — un chef suédois qu'on a invité à rejoindre le projet, et qui a beaucoup travaillé sur des projets croisés entre musique classique et d'autres genres. Ça a été un sentiment incroyable.

J'imagine, un vrai défi, mais une vraie réussite.
J'ai dû y passer, je crois, vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant dix jours à peu près. Et j'intervenais avec des retours, on enlevait certains passages, on disait qu'il fallait autre chose ici, etc., et petit à petit tout a pris forme. Et Martin, le gars de Berlin, a ajouté quelques éléments pour relier l'ensemble, pour que ça fasse sens comme un vrai morceau classique. Mais même si c'est un morceau classique, je pense qu'on ne va pas prétendre être des compositeurs classiques maintenant, parce qu'on a plutôt fait une musique qui a du sens dans notre univers, et quelqu'un nous a aidés à la rendre jouable par un orchestre classique. Donc on a sans doute enfreint pas mal de règles de la musique classique, mais je pense que quand les fans de GREEN CARNATION vont l'écouter, ça va faire sens à leurs oreilles, et c'est ça le plus important pour nous, pas d'être reconnus comme des compositeurs classiques.


​Et vous aurez l'occasion de jouer avec l'orchestre à Kristiansand en septembre. Donc vous allez jouer les trois parties en entier ?
Oui. Une fois qu'on a composé tous les morceaux, comme je l'ai peut-être expliqué dans une précédente interview, on les a répartis en trois albums différents, et on est en train de faire un peu la même chose pour le concert : on a ces morceaux, et il faut trouver comment les assembler pour que la soirée soit parfaite pour le public. Donc on ne va pas forcément jouer les morceaux dans l'ordre du premier au dernier à travers les trois parties, mais évidemment tous les morceaux seront présents. Je pense que le concert sera vraiment unique dans la façon dont on aura tout réorganisé pour le live, qui n'est pas la même chose qu'un album. On est encore en train d'en discuter, donc on n'est pas sûrs exactement de ce que ça va donner.

Et comment allez-vous faire pour la promotion de l'album, dans d'autres salles ? Vous allez quand même jouer ce morceau pour lequel vous n'aurez pas l'orchestre avec vous pour toute la tournée ?
Alors, on a maintenant tout écrit, avec les partitions pour tous les instruments, donc c'est possible de le rejouer avec un orchestre, pas forcément celui de Kristiansand, mais bon, c'est extrêmement coûteux, donc il faut que ce soit quelque chose de spécial. On ne va évidemment pas emmener un orchestre symphonique en tournée, mais j'espère qu'on pourra intégrer certains éléments classiques dans nos concerts, quand on fera notre « best of » de « A Dark Poem » en 2026 et 2027. On n'a pas encore fini de tout planifier, mais ce morceau est une partie importante de la trilogie, donc il doit avoir sa place, peut-être sous forme d'une intro plus longue ou quelque chose comme ça. Ça pourrait être une autre solution, on n'est pas encore sûrs, mais il est là, donc il faudra qu'on trouve un moyen de l'intégrer d'une manière ou d'une autre à nos concerts aussi.

Et vous viendrez évidemment en France, à Marseille notamment, pour le jouer !
Ça pourrait être l'occasion de venir à Marseille pour fêter les 20 ans de Season of Mist et tout ça. On a en tous cas envie de jouer, je ne dirais pas forcément un maximum de concerts, mais on a l'ambition de bouger un peu partout. C'est peut-être trop tard pour ajouter des dates en 2026, mais on travaille déjà sur 2027. Et il y a la saison des grands festivals d'été à venir, j'espère qu'on pourra jouer sur quelques gros festivals, pour toucher beaucoup de monde d'un coup plutôt qu'à travers plein de petites dates. Donc c'est une ambition, mais ça ne dépend pas que de nous, il faut qu'on nous invite. Donc voilà, mais on serait absolument partants pour venir en France.

C'est un vrai plaisir d'avoir pu échanger une nouvelle fois avec toi, et j'espère que ce ne sera pas la dernière...
J'espère bien que non. Donc oui, merci d'avoir suivi chacun des trois albums. Ça compte énormément pour nous d'avoir quelqu'un qui nous a suivis tout au long de ce processus. Ça a été très important pour nous, ça nous a beaucoup aidés à faire connaître notre musique à encore plus de monde. C'est fondamentalement pour ça qu'on fait tout ça. Donc merci beaucoup pour ça.

Blogger : Aude Paquot
Au sujet de l'auteur
Aude Paquot
Aude Paquot est une fervente adepte du metal depuis le début des années 90, lorsqu'elle était encore... très jeune. Tout a commencé avec BON JOVI, SKID ROW, PEARL JAM ou encore DEF LEPPARD, groupes largement plébiscités par ses amis de l'époque. La découverte s'est rapidement faite passion et ses goûts se sont diversifiés grâce à la presse écrite et déjà HARD FORCE, magazine auquel elle s'abonne afin de ne manquer aucune nouvelle fraîche. SLAYER, METALLICA, GUNS 'N' ROSES, SEPULTURA deviendront alors sa bande son quotidienne, à demeure dans le walkman et imprimés sur le sac d'école. Les concerts s'enchaînent puis les festivals, ses goûts évoluent et c'est sur le metal plus extrême, que se porte son dévolu vers les années 2000 pendant lesquelles elle décide de publier son propre fanzine devenu ensuite The Summoning Webzine. Intégrée à l'équipe d'HARD FORCE en 2017, elle continue donc de soutenir avec plaisir, force et fierté la scène metal en tout genre.
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