Malgré son patronyme à forte consonance teutonne, EIGENLICHT nous arrive tout droit des forêts d’Olympia, dans l’état de Washington, haut-lieu du post-black metal dont WOLVES IN THE THRONE ROOM reste toujours le chef de file incontesté. L’endroit doit baigner dans une atmosphère particulière pour inciter ses habitants à façonner pareils riffs de bûcheron mêlés à des ambiances mystiques de premier ordre, le tout fleurant bon les relents de humus et le brouillard glacé. Il faut dire que le pedigree du quatuor ne laisse que peu de doute quant à la sombre identité musicale du projet, composé d’ex-membres de FAUNA et SKAGOS. Une association de malfaiteurs pourtant bien faite à en juger par ces paysages sonores brumeux, inquiétants et rageurs que le quatuor trousse tout au long du disque, dégageant en toile de fond une véritable mélancolie, une sensibilité à fleur de peau.
Malgré sa relative jeunesse, le groupe compte trois ans d’existence et un petit EP au compteur, sa maturité est indéniable. Breaks lumineux, structures des compositions aérées et progressives ("Hagia Sophia" et "Berserker" sont de véritables prouesses en la matière, viscérales et épiques), embardées furibardes (la fessée "Delugial Force" qui redonne en onze minutes ses lettres de noblesse au black américain, alias l'USBM si typique de ses illustres prédécesseurs avec WEAKLING en tête de liste) ou voix claires disséminées ci et là avec justesse, EIGENLICHT frappe juste et fort sur ce premier album. Chaque nouvelle écoute charrie son lot de sensations fortes et de surprises : un orgue glissé à mi-parcours, des parties drone hypnotiques ou un coup de frein doom astucieux, le tout parfaitement calé dans un ensemble d’une homogénéité imparable. Et le plus fort dans tout cela, c’est qu’en dépit de leur durée à priori atypique, chacun des quatre morceaux dépassant la barre des dix minutes, l’on est comme happé dans cet univers fascinant.
Comme il serait simple de ranger le groupe à la va-vite aux côtés d'un WOLVES IN THE THRONE première époque ou des petits copains de SKAGOS dont il partage les velléités mélodiques, mais non, EIGENLICHT pousse le bouchon plus loin et fait voler en éclats ce cadre fragile pour enfanter un véritable monstre. Un monstre fait de chair et d'os, de racines et de lichens, de compost et d'humus : une plongée délicieuse dans l'obscurité d'une forêt froide et millénaire.
Ce « Self-Annihilating Conciousness » est une œuvre organique dotée d’un son massif et profond, vivant. Une œuvre subtile et maîtrisée, toute en nuances. Une œuvre équilibrée, naviguant avec malice entre atmosphères ténébreuses et embardées sauvages où les guitares hurlent leur détresse à qui veut bien l'entendre. Une œuvre aux allures de chef-d’œuvre.
2018 s’annonce grandiose.