4 février 2019, 21:04

GHOST

• Explication de textes : "Opus Eponymous"


Si mon collègue Jérôme Sérignac a choisi de ne s'intéresser qu'aux références historiques, cinématographiques et littéraires dans les paroles d'IRON MAIDEN, j'ai préféré pour ma part me pencher (sans tomber) sur l'intégralité des textes d' « Opus Eponymous », premier album de GHOST. Plongée dans les catacombes du Vatican noir…

 

Le 18 octobre de l’an de grâce MMX (2010 pour faire simple) sort « Opus Eponymous », carte de visite de GHOST. Dès le départ, le décor est planté : on a affaire à un groupe occulte. Pourtant, si tout dans l'image de Papa Emeritus, Pape maléfique à la voix claire, et ses Nameless Ghouls clame haut et fort leur foi en Satan, leur hard rock 70's avec ses refrains accrocheurs et pop en complet décalage avec leur look surprend. Mais on n’est pas là pour disséquer le style musical des six hommes mais bien pour étudier les écritures du très (Mal)Sain(t) père.

Sans être à proprement parler un concept-album, « Opus Eponymous » évoque « les ténèbres qui se rapprochent, un désastre imminent » explique à l’époque une Nameless Ghoul (on apprendra bien plus tard que c’est Tobias Forge, chanteur/leader et Pape en contexte live, qui porte le masque en même temps que la bonne parole pour les interviews). Si plusieurs interprétations sont possibles, la principale, en lisant les textes, demeure la venue prochaine de l’Antéchrist, l’ennemi du Christ qui, selon l'Apocalypse, viendra prêcher une religion hostile à la sienne peu de temps avant la fin du monde. AC/DC en quelque sorte (After Christ/Devil Comes).

Alors, GHOST, juste un groupe sataniste de plus ? Non, car rapidement, au détour des interviews, il devient évident que si l’imagerie fait partie de leur fonds de commerce et apparaît comme un indéniable accélérateur d’intérêt pour le public, les Suédois ont plus de substance que ce que l'on pourrait croire. Déjà, le nom de Papa Emeritus (selon le Larousse, “émérite” signifie : “Qui, par sa longue pratique, est d'une remarquable habileté ; éminent, supérieur, chevronné” – par définition, un Pape ne peut donc pas être “émérite”) indique que le groupe se prend moins au sérieux que ce que l'on pourrait le supposer. « Nous utilisons le même genre de symbolisme que l'église mais avec l'idée d'atteindre le bonheur. Le bonheur joyeux » commentera en 2015 la Nameless Ghoul au détour d'une inteview avec Rolling Stone.

« Notre version de l’adoration du Diable dans GHOST est du genre de celle que l’on voit dans le film Satanic Panic (NDJ : une comédie horrifique de 2009 dans laquelle une livreuse de pizzas se retrouve aux mains de satanistes qui veulent la sacrifier), commentait le préposé aux interviews après la sortie du premier album. (…) GHOST est un dérivé de la pop culture où le rock’n’roll, les vinyls et les films d’horreur sont une religion. (…) La plupart du temps, nos chansons parlent davantage de l’Homme, de l’être humain que de Dieu. De ses relations avec le monde spirituel ou, justement, de son absence de relations. » Suivez le guide…
 


"Deus Culpa"

Le titre de l’intro nous met directement dans l’ambiance : c’est “la faute de Dieu”. Bizarrement, l’expression exacte devrait être “Culpa Dei”, “deus” étant un génitif – un complément de nom, et non un sujet – en latin, langue certes morte mais avec déclinaisons. Serait-ce du latin Ikea ? Peu importe, on a compris l'idée. A noter toutefois que les sonorités étranges du morceau à l’orgue ont donné à certains l’idée de l’écouter à l’envers. Ils ont ainsi découvert qu'à l'endroit, il s’agit d’un chant de Noël suédois, “Betlehems Stjärna (Gläns Över Sjö och Strand)”, qui parle de l’étoile de Bethléem qui a guidé les rois mages jusqu'au lieu de naissance de Jésus… Interprété à l’envers, le morceau devient donc annonciateur de la naissance de l’Antéchrist.


"Con Clavi Con Dio"

Si “con” et “Dio” (aucun rapport avec le regretté Ronnie James) signifient respectivement “avec” et “Dieu” en italien, “clavi” veut dire “clous”… en latin. Donc, quelque chose comme “avec des clous, avec Dieu”. On fermera les yeux sur cette bizarrerie, comme l’église sur ses prêtres qui prennent au sens littéral « laissez venir à moi les enfants ». C’est en tout cas une référence à la crucifixion de Jésus (« Our conjuration sings infernal psalms/ And smear the smudge in bleeding palms », soit « Notre incantation chante des psaumes infernaux/ Et macule de crasse les paumes ensanglantées »), les légions des adorateurs du Malin étant du côté des clous et de « il nostro dio scuro/ notre dieu sombre ».

“Con Clavi Con Dio” est une ode à Lucifer, dont le nom signifie “porteur de lumière” en latin. A l’origine, c’était celui de Vénus, l’étoile du matin, chez les Romains, mais également le surnom donné à Jésus dans la Vulgate, version latine de la Bible traduite directement depuis le texte hébreu pour l’Ancien Testament. Jusqu’à ce que par une mystérieuse opération du Saint-Esprit, il soit décidé que Lucifer, archange déchu pour avoir défié Dieu et entraîné dans sa chute les anges rebelles, serait l’incarnation du Mal, l’être tentateur par excellence, ennemi de Dieu et de l’humanité. Et que le surnom ne pouvait donc plus être donné au fils de Dieu.

On croise également dans la chanson “Satanas” (Satan), qui signifie “adversaire” ou “diffamateur” dans la Bible hébraïque.


"Ritual"

En fait de “rituel”, il est question d’une messe noire et de sacrifices humains pour invoquer Lucifer qui engendrera « le bâtard impie » : l’Antéchrist. « Our father/ Who art in hell/ Unhallowed be thy name/ Cursed be the sons and daughters/ Of thine nemesis whom are to blame/ Thy kingdom come nema : « Notre père/ Qui êtes en Enfer/ Que votre nom ne soit pas sanctifié/ Que soient maudits les fils et filles/ de votre ennemi héréditaire qui est le coupable/ Que votre règne arrive, nema » (amen à l’envers pour ceux à qui ce détail aurait échappé). Soit une déclinaison blasphématoire du début de “Notre Père”.
 

"Elizabeth"

Si, au fil des siècles, le sadisme a été largement rattaché aux hommes, certaines femmes n’ont pourtant rien à leur envier. Témoin Erzsébet Bathory, devenue Elisabeth en France et Elizabeth chez les Anglo-Saxons. Surnommée la “comtesse sanglante” (ou “sanguinaire”), cette Hongroise de sang royal qui vécut au XVIe siècle et au tout début du XVIIe prenait, prétend la légende, des bains de sang de vierges afin de rester éternellement jeune. Et ce non sans les avoir torturées au préalable. Condamnée pour haute trahison, elle sera emmurée vivante dans un de ses châteaux.

On raconte que, comme Vlad Dracul III, dit l’Empaleur, qui a donné naissance au personnage de Dracula, son histoire et sa fascination pour le sang sont également à l’origine du mythe du vampire (cf. Comtesse Dracula, un film de la Hammer sorti en 1971).

Mais il en est aussi pour penser que cette femme intelligente, cultivée et trop puissante aurait été victime d’une conspiration et qu’elle n’était pas le monstre qui a été décrit. Son histoire a été portée de nombreuses fois sur grand écran, entre autres par Julie Delpy avec La Comtesse, sorti en 2009, qu'elle a également incarné.

Ce n’est bien entendu pas la version la plus “féministe” qui a été retenue par les Suédois de BATHORY à l’heure de prendre un nom de baptême, de CRADLE OF FILTH et son album « Cruelty And The Beast », ou de Papa qui lui prête un pacte avec Satan, car « ses actes de cruauté et sa soif de sang font d’elle l’une des nôtres ».

“Elizabeth” sera le seul single extrait de l’album.
 


"Stand By Him"

L’histoire veut que ce soit la toute première chanson, composée en 2006 par Tobias Forge, pour ce qui deviendra GHOST. D’abord en suédois, ses lyrics seront finalement écrits en anglais et évoquent le “Marteau des sorcières” (« The witch hammer struck her down »), référence au Malleus Maleficarum, traité de deux dominicains allemands de la fin du XVe siècle utilisé en Europe dans le cadre de la chasse aux sorcières qui sera à l'origine d'un véritable massacre.

Selon un article sur Wikipédia : « Une bonne partie de la première partie du livre qui traite de la nature de la sorcellerie affirme que les femmes, à cause de leur faiblesse et de l’infériorité de leur intelligence, seraient par nature prédisposées à céder aux tentations de Satan. Le titre même du livre présente le mot “maleficarum” (avec la voyelle de la terminaison au féminin) et les auteurs déclarent (de façon erronée) que le mot “femina” (femme) dérive de “fe + minus” (foi mineure). Le manuel soutient que certains des actes confessés par les sorcières, comme le fait de se transformer en animaux ou en monstres, ne sont qu’illusions suscitées par le Diable, tandis que d’autres actions comme celles consistant à voler au sabbat, provoquer des tempêtes ou détruire les récoltes sont réellement possibles. Les auteurs insistent en outre de façon morbide sur l’aspect licencieux des rapports sexuels que les sorcières auraient avec les démons. »

A priori, “Stand By Him” parle d’une sorcière « violée en raison de ses attributs démoniaques », précisera la Ghoul (« All witchcraft comes/ From carnal lust/ Which is in women insatiable » : « Toute sorcellerie est générée/ par le désir charnel/ qui est insatiable chez la femme »), et qui finit sur le bûcher. Mais en “soutenant Satan” (“Stand by Him”), elle aura sa revanche. « En fait, dans la chanson, il est surtout question des hommes superstitieux et des procès des sorcières. Des hommes qui exercent leur pouvoir sur les femmes pour les asservir. La façon dont la société est structurée par rapport à la distribution des rôles selon le sexe à travers l’histoire est une étude très intéressante sur la manière dont fonctionne l’homme. » Diable, un Pape… “féministe” ?
 


"Satan Prayer"

L’anti-“Symbole de Nicée”. Ou, plus exactement, une parodie de cette profession de foi chrétienne, promulguée lors du Concile de Nicée en 325, qui en résume les points fondamentaux, et qui fut complétée lors du concile de Constantinople de 381 (source : Wikipédia). A titre indicatif, en français, voici un passage du Symbole de Nicée : « Nous croyons en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la Terre, de l’univers visible et invisible./ Nous croyons en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles : Il est Dieu, né de Dieu, lumière, née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu/ Engendré non pas créé, de même nature que le Père ; et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel… »

La version de Papa : « Believe in one god do we/ Satan almighty/ The uncreator of heaven and soil/ And the unvisable and the visable/ And in his son/ Begotten of father/ By whom all things will be unmade/ Who for man and his damnation/ Incarnated/ Rise up from hell… », soit : « Nous croyons en un seul dieu, Satan tout-puissant, non-créateur du ciel et de la terre, de l’invisible et du visible/ Et en son fils, né du père, par lui tout sera défait/ Qui, pour l’homme et sa damnation incarnée est venu de l’enfer… »


"Death Knell"

Pour qui sonne le glas ? Pour l’humanité qui n’a pas fait serment d’allégeance au Malin… « Say, can you see the cross?/ Inverted solemnly/ Symbol for the goat/ Of a thousand young/ Six six six/ Evoke the king of hell. Strike the death knell » : « Voyez-vous la croix ? Solennellement inversée/ Symbole du bouc aux mille chevreaux/ 666/ Evoquez le roi de l’Enfer/ Faites sonner le glas. » Ça se précise…


"Prime Mover"

La conception de l’Antéchrist, né de la rencontre (au sens biblique du terme) d’une nonne avec Satan. “L’anti-Vierge Marie” selon certains, qui porte « le fils bâtard » dans son ventre. Cette “force motrice” (“prime mover’) façonnera le monde à son image et obligera tous les humains à se prosterner devant Satan.


"Genesis"

Un instrumental qui symbolise la naissance de l’Antéchrist. Elle servira également au groupe à présenter Papa Emeritus II, un nouveau Pape apparaissant avec chaque cycle correspondant à un nouvel album.


Enfin, le visuel de la pochette, signé Basilevs 254, est une déclinaison de l'affiche des Vampires de Salem (Salem's Lot en V.O.), mini-série horrifique de 1979 réalisée par Tobe Hooper (Massacre à la Tronçonneuse, Poltergeist), inspirée par Salem de Stephen King dans lequel un écrivain retourne dans sa ville natale où un vampire a élu domicile. Comme on le voit sur le montage ci-dessous, le vampire originel a été remplacé par la silhouette de Papa, tandis qu’en lieu et place de la Marsten House, où s'est installée la créature de la nuit, on trouve une église qui ressemble fort à celle de Linköping dont sont originaires les musiciens.
 


Ite missa est (allez, la messe est dite)…
 

Blogger : Laurence Faure
Au sujet de l'auteur
Laurence Faure
Le hard rock, Laurence est tombée dedans il y a déjà pas mal d'années. Mais partant du principe que «Si c'est trop fort, c'est que t'es trop vieux» et qu'elle écoute toujours la musique sur 11, elle pense être la preuve vivante que le metal à haute dose est une véritable fontaine de jouvence. Ou alors elle est sourde, mais laissez-la rêver… Après avoir “religieusement” lu la presse française de la grande époque, Laurence rejoint Hard Rock Magazine en tant que journaliste et secrétaire de rédaction, avant d'en devenir brièvement rédac' chef. Débarquée et résolue à changer de milieu, LF œuvre désormais dans la presse spécialisée (sports mécaniques), mais comme il n'y a vraiment que le metal qui fait battre son petit cœur, quand HARD FORCE lui a proposé de rejoindre le team fin 2013, elle est arrivée “fast as a shark”.
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