3 avril 2026, 19:09

MYRATH

Interview Kevin Codfert et Morgan Berthet


Plus de 20 ans de carrière sous le nom de MYRATH, 7 albums studio et un live, des tournées à travers le monde, le groupe fondé au début du siècle en Tunisie peut déjà se prévaloir d’un joli capital. Il nous revient cependant en cette fin d’hiver avec une énergie renouvelée, marquée par la sortie ce 27 mars de « Wilderness Of Mirrors », un solide opus dans lequel la formation démontre à nouveau une ambition élevée et des choix artistiques audacieux. 
Kevin Codfert (ex-ADAGIO), producteur du groupe depuis son premier album, désormais sous la lumière des projecteurs puisque claviériste à plein temps dans MYRATH, ne manque pas d’arguments pour défendre son dernier bébé, en compagnie du batteur Morgan Berthet (lui aussi ex-ADAGIO, ex-HEADCHARGER).

 

Comment cet album a-t-il été conçu ?
Morgan Berthet : Il a pris beaucoup moins de temps que celui d’avant. 
Kevin Codfert : Sauf exception. Il y a des morceaux qui ont nécessité beaucoup de travail. Je pense notamment à « The Funeral », dont le processus a commencé lors de la création de « Karma ». On voulait le mettre sur cet album, mais il n’était pas prêt, notamment pour des raisons techniques. C’était un enfer à réaliser, à cause de sa complexité. Il fallait y insérer des composantes africaines et monter ce mélange de la manière la plus esthétique possible, un cheminement qui a pris quatre ans. A l’inverse, d’autres morceaux ont nécessité un processus plus court, parce qu’on savait où on voulait aller. 

Parlez-nous de ce morceau bien spécial, « The Funeral », qui ouvre l’album. Tout a été composé d’une traite, où avez-vous utilisé plusieurs idées que vous avez agglomérées ?
K.C. : Tout a commencé avec cette histoire qu’on voulait raconter, la mort à cause du cancer de la femme d’un de mes amis. Nous voulions lui rendre hommage, mais de manière assez naïve, avec une musique qui allait transcrire ses émotions-là. Et après réflexion, on s'est dit que le meilleur moyen de le faire, c'était de créer une dualité entre quelque chose d'extrêmement heureux et le sujet. C'est un moyen, je pense, de dédramatiser certaines choses, et d'adopter ici le point de vue de certaines cultures africaines qui vont dédramatiser le décès par la fête. Le morceau a été composé d'une traite, mais avec énormément d'ajustements puisque ça nous a pris quatre ans. Mais du début jusqu'à la fin, il y avait une trame harmonique avec une idée de construction qui était bien là. On a dû mettre des bouts qui étaient à certain endroits ailleurs parce que ce n'était pas compatible, ou que certains passages étaient trop indigestes. Quand tu écris de la musique, c'est comme quand tu écris un livre. Tu vas avoir après le premier jet une densité de mots qui ne va pas te convenir dans certains endroits, donc tu vas faire des améliorations. Mais il n’y a pas eu de collage. Il nous est arrivé d’avoir une idée d’intro super, mais pas de chanson à disposition puis, deux ans après, heureux hasard, ça colle. Mais pas sur cet album. « The Funeral » a été fait de bout en bout porté par la même idée.


Y a-t-il d’autres morceaux sur « Wilderness Of Mirrors » dont vous êtes particulièrement fier, peut-être des choses auxquelles vous n’auriez pas osé vous frotter auparavant ?
M.B. : La chanson de Zaher (Zorgati, le chanteur), « The Clown », me touche particulièrement parce qu’il parle de sa dépression et de tous les problèmes liés à ça. Je trouve ça courageux et intéressant. Il parle vraiment de lui.
Après plusieurs écoutes, il me semble que vous avez essayé de pousser le curseur afin d’offrir une musique plus cinématiques, plus opératique, avec de nombreux arrangements, de choeurs. Je me trompe ? 
K.C. : Entre chaque album, il y a une progression. Parce que on se dit qu'on n'a pas été suffisamment bon, et qu'on a encore des choses à apprendre. Et puis plus tu apprends, plus tu t'aperçois que tu ne connais rien. Donc tu continues à travailler jusqu'à essayer d'être à peu près confortable dans ce que tu es en train de faire, et c'est un combat infini. Cet album-là fait partie du combat qu'on mène depuis 20 ans pour essayer d'utiliser le mot et l'instrument justes afin de décrire certaines émotions. Certaines émotions demandent de la grandeur, et la grandeur peut être totalement rendue spirituellement possible par l'utilisation de certains instruments. Sachant que chaque instrument possède sa tessiture, et que chaque tessiture est là pour exprimer une émotion. « The Clown » est très orchestral, « The Funeral » aussi, et donc ils nécessitent toute une grappe d'instruments traditionnels d’un orchestre philharmonique : premier violon, violon, alto, contrebasse, cor, trompette, trombone, vibraphone, piano, parfois clavecin. Certains instruments seront joués par de vrais instrumentistes. D’autres, tu vas les programmer seul, pour des raisons de budget, parce que tu ne peux pas mobiliser un orchestre symphonique toute la journée. Nous n’avons pas eu forcément plus de moyens sur cet album-là, mais un peu plus de temps, oui. Les arrangements des morceaux ont pris plusieurs mois. 
« Les Enfants Du Soleil », avec une chorale d’enfants, vous l'auriez fait, il y a quelques années ? 
Non, parce que ce qui a changé, c'est qu'on n’a plus trop peur de ce que les gens pourraient penser. On a toujours été motivés par le fait de se rendre heureux, bien sûr, en tant que compositeurs, mais aussi de rendre heureux les gens. Là, on a voulu se faire plaisir et décrire des émotions dans un morceau qui est très progressif en trois étapes. C'est peut-être un des morceaux les moins commerciaux, même si je n’aime pas trop ce terme, qu’on ait pu faire. Son adaptation sur scène va peut-être se révéler périlleuse  mais, en tout cas, on n’a plus peur de d'essayer, d'innover.

Comment cette chanson est-elle née ?
K.C. : Je voulais parler des enfants du monde, que j'ai appelé « les enfants du soleil ». C'est bien plus facile quand tu es français d'écrire des paroles françaises, parce que tu peux davantage peser le poids des mots comparé à l’anglais. C’est d’ailleurs la première fois qu’on s’y essaie dans la carrière de MYRATH. Quand tu veux parler de ces enfants, tu veux en parler à la première personne. En tout cas, tu veux faire parler ces enfants et pour cela, il te faut une chorale. Je passe sur les détails organisationnels, parce que c'est très compliqué de rassembler des enfants, il y a des documents à faire signer, un suivi, un accompagnement des parents, des répétitions, etc. Bref, il s’agit là des enfants d'une chorale de Saint-Rémy-de-Provence, à quelques mètres de là où j’habite, sérieuse bien sûr, mais dont les gamins découvraient le côté opérationnel d'un studio d'enregistrement, comme devoir rester plusieurs heures dans une pièce. 
Qu’est-ce qui a été le plus difficile ? Travailler avec une chorale d’enfants, ou obtenir la chanteuse Elize Ryd, de AMARANTHE, pour le duo sur « Until The End » ? 
La faire venir a été la chose la plus facile de notre carrière, pour une raison amusante et  touchante en même temps. Zaher voulait travailler avec elle depuis longtemps, et il s'est avéré qu'elle est fan de MYRATH depuis « Tales Of The Sand » !  A la seconde où j'ai su qu'elle avait accepté, étant donné que le morceau avait été construit pour un duo, j'ai arrêté l'arrangement, j'ai arrêté la construction du morceau pour laisser une latitude la  plus maximale possible pour qu'Elize puisse faire ton son truc.


Mais vous la connaissiez bien avant ?
K.C. : On s’était croisés plusieurs fois, comme au ProgPower USA (Ndlr : donc apparemment en 2017), ou sur divers festivals, mais pas en tournée. 
MYRATH est un groupe international, avec des membres en Tunisie et en France. Comment fonctionnez-vous lors du processus de création et d’enregistrement ? 
On s’échange les morceaux par internet, on peut travailler de manière digitale. On a besoin de se voir physiquement pour finaliser les morceaux, mais on n'a pas besoin d’une armée mexicaine. On se voit deux semaines avec Zaher pour finaliser le noyau du disque. Ensuite, on envoie les idées aux musiciens du groupe, qui sont tous des experts dans leur domaine et qui vont un peu révolutionner le morceau, apporter des couleurs auxquelles on n'aurait jamais pensé, de part l'interprétation, de part la sensibilité de jeu. Tout ça, on peut le faire distance, ce n'est pas quelque chose qui nous freine. On est un peu contraints de le faire, mais on ne pourrait pas faire différemment, donc ça nous va. 
Donc les seuls moments où vous voyez tous ensemble, c’est bien sûr lors des concerts, et lors des répétitions ? 
Non, on ne fait pas vraiment des répétitions. Juste des filages, condensés sur quelques jours avant de partir en tournée. La vie du groupe tous ensemble, c’est en tournée. Et c’est très bien comme ça. Un groupe, c’est comme un couple, mais en 5 fois pire ! Nous avons réussi par un miracle incroyable à rester ensemble et à nous supporter en concert. Je pense qu'il faut garder cette distance après les shows pour se ressourcer. C’est important de garder notre liberté. Après, dès que je vais en Tunisie, je vais voir Zaher ou Malek (Ben Arbia, le guitariste). Je vois un peu moins Anis (Jouini, le bassiste) parce qu’il habite à Limoges, et que c’est plus rapide pour moi d’aller en avion à Tunis qu’en train à Limoges ! 

D’où vient le titre de l’album, « Wilderness Of Mirrors » ? 
K.C. : C’est une expression prononcée par un agent double de la CIA, qui avait accompli une mission en Russie, afin d’étudier comment fonctionnait l’armée, entre autres choses. Quand il était rentré aux Etats-Unis, il avait utilisé ce terme pour dire que ce qu’il avait vu n’était qu’un écran de fumée, que la réalité qu'on lui montrait n'était pas la vraie réalité, qu’une vérité cachait une contre-vérité. Reprendre cette expression n’est pas du tout une démarche politique. Mais j’ai trouvé l’histoire de cet espion tellement fascinante… Et dans les paroles de nos chansons, on trouvait tellement de connexions avec cette expression qu’on a voulu emprunter. Nous ne sommes d’ailleurs pas les premiers à l’avoir fait, Fish l’a déjà utilisée pour son album « Vigil In A Wilderness Of Mirrors » (1990). 

Toutes les chansons du disque ont un potentiel live, ou certaines seront-elles trop difficiles à caser en concert ? 
K.C. : Difficiles à caser en festival, oui, peut-être. Je doute que les morceaux trop longs intéressent, quel que soit le groupe, quel que soit le style, les festivaliers. Par contre, en live et en tête d'affiche, tout est jouable. Avec certaines difficultés. Par exemple, pour « The Funeral », qu’on proposera sur scène, ça fait quelques mois que je travaille gentiment mes parties de piano pour être prêt le jour J.

Quid de la prochaine tournée ? 
K.C. : On va d’abord commencer par l’Europe en avril, puis la seconde partie, bien plus grosse que la première, en septembre et octobre, dans le reste de l’Europe et avec une dizaine de dates en France, dont un Petit Bain à Paris. Certaines dates vont probablement afficher rapidement complet. Il se peut qu’on refasse donc à la suite une mini-tournée des capitales européennes. Mais je trouve plus sain de faire un Petit Bain et de nombreuses dates en province, plutôt qu’un seul Olympia et rien ailleurs en France. 

Et des festivals ?
K.C. : Aucun cette année, mais beaucoup en 2027. Ce n’est pas nous qui avons inventé cette stratégie, mais elle est plutôt bien pensée : d’abord défendre ton album en tête d’affiche un peu partout, et puis une deuxième période où tu donnes l’exclusivité aux festivals. Comme ça, les deux mondes ne se marchent pas sur les pieds, et nous pouvons remanier un peu le show. 

Avez-vous prévu des dates en Tunisie ?
K.C. : Pas pour l’instant. On en organisera, mais c’est plus compliqué de mettre sur pied un concert en Tunisie que cent en Europe ! Le système là-bas est fait pour l’échec, de toutes parts, à commencer par le ministère de la Culture, qui n’en est pas vraiment un. 

Mais quand vous jouez en Tunisie, ce doit être la folie, non ?
K.C. : Oui, on peut se permettre de jouer devant 7 000 personnes.

Myrath intéresse sans doute en Tunisie au-delà de la sphère metal ? 
K.C. : Sans doute. Nous avons représenté le pays lors de la Coupe du monde de football au Qatar, en 2022, devant 40 000 personnes. C’est l’organisateur des concerts au Mondial qui nous a contactés. Il voulait faire venir les plus gros groupes de chaque pays représenté à la compétition. Pour la France, il y avait par exemple David Guetta et Gims. La scène était énorme, on n’en avait jamais eu une comme ça. Le tour-manager des Rolling Stones nous gérait, c’était un autre monde. 

C’était le plus gros concert de votre carrière ?
M.B. : Peut-être pas. Nous avons joué une fois dans un festival au Japon, avec SCORPIONS en tête d’affiche, à la Saitama Super Arena. Je ne sais pas combien il y avait de spectateurs, mais c’était énorme !
 

Blogger : Michel Valentin
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