12 août 2017, 12:22

ICED EARTH

• Interview Jon Schaffer

Dans le metal, il existe plusieurs catégories de musiciens : les précurseurs, les opportunistes, les défricheurs, les suivistes, les plagiaires pour ne citer que quelques profils largement croisés ces dernières décennies. Et puis, il y a ceux qui ne dévient jamais de leur vision originelle et Jon Schaffer est de cette trempe-là. En douze albums studio et plus d'une trentaine d'années de carrière, le leader de ICED EARTH peut prétendre être un véritable puriste du metal et c'est comme pour mieux affirmer sa loyauté envers le style qu'il a intitulé le dernier disque en date "Incorruptible".
Qui en doutait ?


Alors, comme ça, tu es "incorruptible"...
Jon Schaffer :
(sourire) Oui, je crois que c’est prouvé !

Peux-tu nous expliquer pourquoi ?
Jon Schaffer : Le titre de ce nouvel album correspond à cette notion de dévotion du groupe. Ça a toujours été ainsi : totalement incorruptible. Avec tout ce que nous avons traversé, tout ce à quoi nous avons dû faire face, quel que soit l’aspect, comme le côté business et le côté coulisses du métier, par exemple. Notre vision d’ICED EARTH est clairement attachée à cette notion incorruptible. Nous vivons dans la loyauté. Cette attitude a inspiré la loyauté de notre fan-base. Les fans savent, malgré les modes comme la techno, le metal moderne ou tout ce qui est branché, que nous restons là où ICED EARTH se doit d'être et a fait depuis le début. C’est une évidence depuis le premier album jusqu’à ce jour.

Comment résumerais-tu ICED EARTH en une devise ?
Jon Schaffer : Une dévotion complète au heavy metal.

Parle-nous de l'élaboration de ce nouvel album...
Jon Schaffer : Elle s'est faite de la même façon que les précédents. A la différence près, et de taille, c'est que je dispose désormais de mon propre studio que j'ai fait construire. J’ai pu passer suffisamment de temps, qualitativement parlant, à travailler dans mon environnement, avec mon équipement. La partie pré-production du travail est la plus importante. Ecrire, arranger les chansons, la pré-production est la séquence la plus longue. Si tout est bien préparé, le master-tracking va très vite. C’est toujours la même chose finalement : je travaille sur les titres de base, les arrangements conceptuels. J’arrive avec un titre ou un thème de chanson, parfois même un titre finalisé, et j’essaie de créer la musique qui va lui correspondre. Très tôt dans le processus, j’ai demandé à Stu sur quels sujets il souhaitait écrire. Je savais ce que je voulais faire et il m’a proposé des thèmes. "Great Heathen Army" en est un, "The Relic" aussi. Il a écrit une chanson sur la fraternité ("Brothers"). Il a apporté un bon nombre d’idées et certaines ont été incluses dans le travail final. C’est la façon dont cela fonctionne. Mon travail, c’est au début, et c’est le plus crucial, de venir avec le paysage sonore que va ressentir l’auditeur. Cela peut être comme ce titre avec la brigade irlandaise sur l’album, l’hommage aux indiens d’Amérique, le drapeau noir des pirates. L’idée est de fermer les yeux, d’écouter la musique sans paroles et de ressentir les choses. C’est une sorte d’énergie qui émerge naturellement du thème. Enfin, c’est de se concentrer sur l’écriture des paroles et des mélodies vocales qui viennent compléter le tout.
 

"Notre vision d’ICED EARTH est clairement attachée à cette notion incorruptible.
Nous vivons dans la loyauté."
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Jon Schaffer


Justement, tu parles des thèmes abordés dans les chansons. Peux-tu développer davantage ?
Jon Schaffer : C'est très varié. Stu a écrit les textes de "Great Heathen Army" et cela traite des vikings. "Black Flag" est une histoire courte de pirates. "Raven Wing" est une sorte de voyage spirituel, c’est une chanson personnelle. "The Veil" est une chanson heavy tragique d’amour. Cette idée m’est venue assez tardivement lors du travail de pré-production. Elle s’est terminée en chanson vraiment très puissante. Je ne sais pas d’où c'est venu, mais ça l’a fait ! Il y a vraiment plein de thèmes. La partie la plus épique est à la fin de l’album, avec "Clear the Way (December 13, 1862)". Il ne s’agit pas de la bataille de Fredericksburg mais un hommage à la brigade irlandaise. Il s’agit d’une histoire tragique, avec beaucoup de pertes humaines.
 


L’artwork est magnifique, impressionnante même. Peux-tu nous en parler ?
Jon Schaffer : L’équipe artistique est composée de mon tatoueur - son nom est David Newman-Stomp (de Skeleton Crew Tattoo Ndlr) - qui a fait les dessins et de Roy Young qui s’est chargé des couleurs. Il a travaillé pour Todd McFarlane pendant de nombreuses années, Chaos Comics, Marvel. C’est un très célèbre artiste coloriste. Il a accompli un travail remarquable. Tous les deux forment une équipe formidable. Nous avons décidé d'un package visuel. Lorsqu'on regarde l’intérieur du livret, il y a des illustrations pour chaque chanson. 6 ou 7 d’entre elles pourraient être des pochettes d’album à elles seules. Personne n’a jamais fait ça ; en tout cas, je n’avais jamais vu ça auparavant… C’est spectaculaire.

Et puis, sur "Incorruptible", on découvre l'arrivée de Jake Dreyer, le nouveau guitariste du groupe...
Jon Schaffer : Oui, il vient d’avoir 25 ans, c’est un musicien incroyable et un gars génial. Nous l’avons vu jouer lors d’une tournée en 2011 avec WHITE WIZZARD qui ouvrait pour nous. Nous avons auditionné des centaines de personnes grâce à Internet et la fameuse dropbox. J’ai sélectionné un petit nombre de personnes par la suite avec qui j’ai eu des entretiens téléphoniques. Cela a été déterminant. J’ai eu un bon feeling avec Jake. Il est venu auditionner en personne, c’était énorme. J’ai su que c’était le bon pour nous ! Il est content d’être là et nous sommes contents de l’avoir. Nous avons fait une tournée européenne ensemble (le "Headbangers Ball tour") par la suite, juste avant de lancer l'enregistrement de l'album.



 

Tu as fait tout l’album dans ton studio, le HQ. Pourquoi ce choix de construire ce quartier général ?
Jon Schaffer : Pour moi, c’est s’auto-préserver. Cela permet de survivre dans une industrie de la musique à l'avenir incertain. Tu sais, les choses ont changé de façon radicale dans cette industrie. Actuellement, je n’ai pas peur de cela, c’est même bien ! C’est sûrement difficile pour les nouveaux groupes. C’est difficile pour tout le monde. Le vieux modèle n'existe plus. Avoir son propre studio permet aux groupes d’avoir de nouvelles opportunités de ne pas être traités comme des esclaves, avec le vieux système des labels qui avaient tout pouvoir. Les groupes qui créent et produisent ont plus de liberté. Ils peuvent contrôler leur destinée et gagner plus du fruit de leur travail. Je vois ça comme une opportunité. C’est un peu comme l’Ouest sauvage, mais il y a vraiment beaucoup d’opportunités.
 


ICED EARTH, ce sont aussi des instrumentaux remarquables, comme sur "Ghost Dance"...
Jon Schaffer : 
C’est un autre titre que j’avais en tête. Pas nécessairement la musique mais l’idée de rendre hommage à l’esprit des indiens d’Amérique, comme pour "Clear The Way" avec la brigade irlandaise. Ces choses sont présentes depuis longtemps en moi et je me suis dis qu'un jour, j'allais écrire une chanson sur ça. Au bon moment. Pour "Ghost Dance", c'était le bon moment. J’ai travaillé dessus, cela s’est développé encore et encore. Au début, je pensais mettre un texte et des mélodies vocales. C’était tellement fort à la fin qu’il n’était pas nécessaire d’avoir ces éléments. La musique parlait d’elle-même, elle disait tout.
 

"Il y a un désir ardent d’écrire des chansons.
C’est une sorte de thérapie pour moi et cela aide les autres.
Quelles que soient les raisons, cela a été le chemin de ma vie."
-
Jon Schaffer


"Brothers" est une chanson sur ton lien fraternel avec Stu ?
Jon Schaffer : 
Exact, ça part de là, mais cela doit avoir une résonnance dans l’esprit des autres membres du groupe aussi ! Nous sommes un groupe très soudé, fort. Troy Seele (l’ancien guitariste) reste aussi un frère. Jake est là et colle parfaitement au groupe malgré son sens de l’humour tordu et sombre. C’est un jeune Troy. C’est cool. Nous avons une superbe relation et une complète alchimie dans le groupe. Cette chanson parle d’elle-même. Avec Stu dans le groupe, nous avons fait beaucoup plus de concerts dans le monde entier qu’avec les autres chanteurs passés : la Chine, la Russie, Israël, l’Afrique du Nord, toute l’Amérique... Partout… l'Australie, la Nouvelle-Zélande. 3 années, 2 tournées mondiales géantes enchaînées, 2 albums studio. A cette période, notre groupe s'est renforcé. Nous avons été mis à l'épreuve aussi sur le plan personnel : Stu a perdu sa mère, moi j’étais en plein divorce. Il s'agissait de moments difficiles, mais nous étions ensemble. Nous nous sommes soutenus mutuellement, le plus possible. Nous avons réalisé avec tout ce que l’on a traversé, ma chirurgie cervicale, les modifications de notre business, du management, que cela a été une série de tests de notre lien fraternel et notre amitié. Nous en ressortons forts. C’est l’idée de ce titre.

"Clear The Way (December 13, 1862)" est un long titre épique. Pourquoi ce choix créatif ?
Jon Schaffer : Si je devais encore écrire sur la bataille de Fredericksburg, ce serait une chanson de 13 ou 14 minutes de plus. Avec ce titre, je voulais rendre surtout hommage à la brigade irlandaise, à son sacrifice dans cette bataille. C’était mon but. Avec cette histoire, cela devait être épique. Cela devait montrer le côté glorieux et tragique, un tout. C’est ce que j’ai essayé de faire d’un point de vue musical. Cette chanson doit être un voyage pour l'auditeur. C’est l’un des points importants de l’album pour moi. Je voulais écrire cette chanson depuis 15 ans et je savais que cela arriverait un jour.
 


Que devons-nous attendre d’ICED EARTH à présent ?
Jon Schaffer : 
Dans le futur immédiat, ce sera des festivals et une tournée en tête d’affiche aux USA. Nous serons ensuite de retour en janvier pour une grosse tournée européenne. Pour la setlist, c’est très dur de te répondre maintenant. Tu sais avec 12 albums, je ne sais pas encore. Il est certain qu'il y aura des titres du nouvel album, mais cela dépendra de la réaction des fans. C’est trop frais encore, je n’ai pas envie de jouer beaucoup de nouvelles chansons que les gens ne connaissent pas bien. Nous avons beaucoup de titres classiques que les gens veulent entendre. Dur de faire une set list !

Dernière question. Qu’est ce qui fait que la flamme brûle encore en toi ?
Jon Schaffer : Je ne sais pas. Il y a un désir ardent d’écrire des chansons. C’est une sorte de thérapie pour moi et cela aide les autres. Quelles que soient les raisons, cela a été le chemin de ma vie. J’espère que cela va se poursuivre longtemps. Pour être honnête, je sais que lorsque je sentirai que je n’aurai plus rien à dire en tant qu’auteur compositeur, ce sera fini. Je ne veux pas sortir de mauvais disques, beaucoup de groupes l’ont fait. Je préfère arrêter s’il n’y a plus de passion... et je pense que ce sera dans longtemps.

Blogger : Laurent Karila
Au sujet de l'auteur
Laurent Karila
Psychiatre spécialisé dans les addictions, ayant lui-même une addiction positive au metal depuis 1984. Auteur d'ouvrages spécialisés en médecine des addictions et d'ouvrages grand public ("On ne pense qu'à ça", "Une histoire de poudre", "ACCRO!" aux éditions Flammarion). Auteur des textes des albums de SATAN JOKERS ("AddictionS", "Psychiatric" et "Sex Opera") et d'autres groupes... Organisateur de Metal Diner chez son ami Olivier Andreani ("Le Cosi", Paris 5). Une nouvelle passion liée à l'écriture : chroniquer des albums avec une touche psycho-metalrock - Enjoy it, Children of Metal. Interviewer des artistes est aussi un plaisir (le face à face est mon activité quotidienne).
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