28 avril 2021, 21:04

GOJIRA

"Fortitude"

Album : Fortitude

18 février 2021, 23h05. Premier contact.
Un lien d'écoute, frappé de toutes les mises en garde de confidentialité, surgit dans ma boîte mail.
"Fortitude" de GOJIRA est révélé aux médias, un jour après la diffusion de son second single, "Born For One Thing", sur lequel je me suis décroché la mâchoire, soit deux mois avant sa sortie officielle.

La fébrilité est d'autant plus grande qu'il est le groupe français - et sans faire injure aux autres - dont on est fier de la réussite internationale sans précédent, et dans lequel chacun y projette ses attentes, une vision de "son" GOJIRA.
C'est bien normal. C'est le fruit d'une relation de proximité de 20 ans, d'un ton sincère, accessible et humain, entretenu par les frères Duplantier avec les médias et le public, malgré un éloignement progressif vers des sphères et des enjeux marketing qui nous échappent. Rançon du succès.

C'est une impatience aussi, parce que ce groupe a placé la barre si haut, s'est imposé des exigences artistiques, techniques, intellectuelles, graphiques et thématiques telles, et nous y a habitués, que tout nouveau disque est forcément un événement dont on attend beaucoup.

Je ne sais pas si vous aimez qu'une bande-annonce de film vous dévoile en quelques minutes les personnages, les situations, les meilleurs effets spéciaux et parfois l'intrigue jusqu'à son dénouement, mais je déteste ça, surtout quand le film est prometteur.
Vous allez comprendre l'analogie…
En août dernier, "Another World" est venu comme une bouée de sauvetage lancée au milieu de l'océan de tristesse et de morosité nommé 2020.
Bien.
Puis, il y a eu "Born For One Thing", dont je parlais plus tôt.
Puis "Amazonia", puis "Into The Storm", puis "The Chant"…
5 titres sur 11, dont les trois premiers de "Fortitude" dans le désordre, et tout cela frénétiquement en deux mois.

Je savoure rétrospectivement ce privilège d'avoir pu écouter "Fortitude" dans sa continuité d'album, tout en comprenant la logique implacable : l'industrie musicale s'affole depuis quelque temps à créer ses nouveaux modèles économiques. Du single, du single, rien que du single, avec en ligne de mire les plateformes de streaming. Pour un groupe qui s'emploie à négocier les nuances, bichonner les transitions et les équilibres, ça doit être un supplice de fractionner une oeuvre pensée avec subtilité comme un tout, et pas comme des dosettes de nectar.

Cela nous aurait épargné surtout cette litanie d'appréciations si pertinentes de la part des fameux piliers de réseaux sociaux, qui remplacent avantageusement ceux de comptoirs. Eux détiennent la vérité et distribuent à qui mieux-mieux leurs bons points et leurs verdicts vengeurs à chaque single publié : ceux qui préféraient avant (avant quoi ?), ceux qui n'entendent que du SEPULTURA, ceux qui trouvent que ça se ramollit, ceux qui cherchent des traces de death metal…
Juger un album à ses singles, c'est comme juger un livre à sa couverture.

Peu importe et désolé pour ceux que cela chiffonne, l'oeuvre, elle est bien là.
Magistrale, magnifique, épique.

"Born For One Thing", première salve, est à elle seule une démonstration.
La maestria de Mario Duplantier, la cohésion rythmique et la ligne de basse, le chant, la production, les virevoltes mélodiques par strates.
L'entrée en matière est vertigineuse.
Vient ensuite "Amazonia", le bien-nommé. Alors, oui, on se plonge dans le même univers qu'un certain groupe brésilien qui, il y a tout juste 25 ans, sortait un album imprégné de thématique ancestrale, hommage et respect aux racines primitives. GOJIRA n'a jamais caché son admiration pour SEPULTURA ; pour autant, en dehors de l'intégration d'instruments traditionnels au coeur d'une pièce heavy qui pourrait aussi ressembler sur d'autres terres à une danse chamanique - la filiation avec l'inspiration cavalerienne me paraît presque plus évidente par touches ailleurs que sur ce titre.
"Another World" est sans doute victime d'avoir été dévoilé à un moment où nous avions très faim de GOJIRA. L'avoir beaucoup écouté, comme un titre isolé l'été dernier, et le retrouver coincé ici sur ce disque perturbe un peu et atténue indiscutablement l'effet de surprise, mais lorsque apparaît "Hold On", on découvre la nouvelle dimension apportée par "Fortitude". Sa sublime introduction multi-vocale, la mélodie très évocatrice qui surplombe ce battement, on pousse une porte qui donne sur une autre porte, et ainsi de suite. C'est progressif, c'est rock, c'est metal, c'est tout ça et autre chose à la fois. Ce n'est peut-être qu'à ce moment de l'album que vous allez réaliser le travail insensé de Jean-Michel Labadie dont la basse ronronne, glisse, flotte, gronde et percute.
Et là, vous vous promettez de réécouter tout l'album rien que pour lui, une fois la première écoute achevée.

Quasiment à mi-parcours de l'album, on constate que les tendances amorcées par touches sur "L'enfant sauvage" et "Magma" ne sont plus des intentions, mais des choix assumés. Les tempos se mettent au service d'une mélodie et ne répondent plus à aucun code ou usage imposé par le genre metal. D'ailleurs, ce terme a-t-il encore un sens pour GOJIRA ?
"New Found" est un tableau multicolore débutant par un riff dans la pure tradition Duplantier/Andreu, une batterie à la frappe épileptique, un refrain mélodique fort et s'achevant sur un ralentissement inattendu de tempo et un chant quasiment guerrier.
"Fortitude" est d'ailleurs clairement conçu pour que ses pièces musicales soient accompagnées en choeur par le public.
La chanson qui porte le titre de ce septième album studio de GOJIRA est l'un de ces intermèdes acoustiques, saupoudrés de percussions traditionnelles, chers au groupe. Une mélodie sans paroles flotte comme une fumée d'encens.
"Fortitude" aurait pu inspirer un déchaînement de force ; le groupe prend le contrepied et lui préfère un instant méditatif. Mais comme un deuxième acte, "The Chant" récupère la même ligne vocale et la prolonge en électrique.

GOJIRA produit alors sans doute pour la toute première fois l'une des compositions les plus novatrices de son répertoire : mid-tempo, chant clair, mélodie rock, refrain qui s'incruste dans l'esprit et… un solo de guitare totalement old school.
Oui, c'est certain, le fan de death metal calé dans sa discographie Morbid Angel, aura du mal à y retrouver ses repères d'antan.
Lorsque la machine à turbiner reprend quelques-unes de ses habitudes, comme sur "Sphinx", le groupe donne l'illusion de repartir sur des schémas convenus, mais insère sans complexe de superbes choeurs ou un break de répit mélodique.

C'est le cas sur tout l'album, festival de patterns insensés, mais "Into The Storm" expose les prouesses de Mario Duplantier dont on ne cessera jamais de louer les talents exceptionnels, même si cela devient presque un lieu commun.
L'homme repousse les limites et se fixe sans cesse de nouveaux challenges.

Et puis, toujours ces superpositions de couches vocales, ce ciment de guitares, résultat d'un travail colossal de production de Joe Duplantier et d'un mixage signé Andy Wallace (je ne vous fais pas l'injure de son CV).

Comme pour souffler à nouveau le chaud et le froid, "Fortitude" s'achève par deux compositions radicalement différentes, "The Trails", autre chanson lente, harmonieuse, claire et posée, et "Grind", qui renoue avec un GOJIRA plus à l'emporte-pièce, mais en trompe-l'oeil car l'envie irrépressible de breaker est imminente sur un final lent aux arpèges mélodiques, vision sombre qui s'ouvre enfin sur un avenir radieux, tandis que le groupe se retire et ne laisse plus place qu'aux seules notes de guitare acoustique.
GOJIRA produit en un titre ce que d'autres groupes mettent trois chansons à exprimer. Cette densité de construction et d'assemblages savants donnent presque l'illusion d'avoir écouté un double album. 

"Fortitude" de GOJIRA est une épopée lyrique qui évoque le courage face à l'adversité. C'est aussi une promesse pour un public d'une communion live tant espérée. Mais c'est par dessus tout l'oeuvre-maîtresse d'un groupe à part, qui sait penser, qui sait écouter avec son coeur et donner à l'auditeur la sensation unique de s'être enrichi spirituellement et musicalement.

Blogger : Christian Lamet
Au sujet de l'auteur
Christian Lamet
Christian Lamet est réalisateur, journaliste et producteur pour la télévision et le multimédia...entre autre. Fondateur en 1985 du magazine HARD FORCE, il en a été le rédacteur en chef durant ses quinze années de parution en kiosques. Depuis, l'aventure HARD FORCE a repris depuis 2008 sur le web, devenant ainsi le plus ancien média metal en France toujours en activité encore mené par son fondateur. Christian est également producteur et réalisateur du media digital HEAVY1 en partenariat avec LIVE NATION FRANCE et du webmagazine METALXS.
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2 commentaires

User : Karl Libus
Karl Libus
le 30 avr. 2021 à 17:29
Tout est dit. ???
User : Karl Libus
Karl Libus
le 30 avr. 2021 à 17:31
Tout est dit. Gojira est et restera grand.
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