Avec une démo et deux albums en dix ans, on serait en droit de penser qu'INBORN SUFFERING n'a pas vraiment de suite dans les idées. Ou alors, l'hypothèse la plus simpliste serait de croire que, comme le bon vin, chaque disque de la formation francilienne a besoin d'une machiavélique maturation. Trop risqué donc, l'obligation de résultat probant nécessiterait un nectar auditif des plus savoureux ; et pourtant le cru que nous présente INBORN SUFFERING est un excellent millésime en matière de Doom. Mais alors, que s'est-il donc passé pour que les fans de la première heure aient dû patienter aussi longtemps ? Il aura fallu l'arrivée de Laurent Chaulet en provenance de MOURNING DAWN à la guitare et aux chants, ainsi que celle de Rémi Depernet à la basse, pour relancer la machine pour de bon.
Une démo prometteuse, un galop d'essai intéressant avec « Wordless Hope » et enfin un « premier » véritable album, aboutissement d'un dur et long labeur pour les membres du groupe. Le Doom, le vrai, le bon, celui qui prend aux tripes n'est pas affaire de précipitation, intrinsèquement bien sûr, mais aussi pour ne pas faire sombrer l'auditeur dans un ennui profond et réussir à le conduire d'un bout à l'autre des morceaux en le faisant passer par toute une gamme de sentiments plus subtils les uns que les autres.
Ce mercato s'avère spécifiquement gagnant concernant le chant. La puissance évocatrice des différentes vocalises de Laurent Chaulet permet aux compos de l'album de balayer un vaste spectre d'ambiances allant du Doom/Death à la frontière du Funeral Doom. Des expressions rauques aux plaintes déclamées, en passant par les hurlements déchirés, il n'en fallait pas moins pour accompagner chaque titre dans ses sept cercles de désespoir.
Les guitares sont lourdes et sobres à la fois remplissant le champ auditif sans plomber l'ensemble. Loin d'être linéaire, l'effusion de riffs de « Regression To Nothingness » se voit ponctuée de touches harmoniques délicates et efficaces. La batterie soutient l'ensemble avec précision et retenue. Le clavier est particulièrement bien utilisé et sonorisé. Omniprésent, il sait se faire oublier grâce à l'alchimie réussie des ambiances sombres et nuancées. Le bon travail de production a fait le reste.
Des morceaux dépassant dix minutes pour la plupart, lents et mélodiques, revisitent les différentes et excellentes influences du groupe. Il n'y a pas à en rougir, elles sont bien présentes mais ô combien maîtrisées. Les amateurs du genre retrouveront MY DYING BRIDE (le riff repris de « Cry Of Mankind » sur « Apotheosis » !), SHAPE OF DESPAIR, MOURNING BELOVETH, voire FIELDS OF THE NEPHILIM ; il y a pire comme filiation ! Le tout distillé avec beaucoup de générosité à défaut de subtilité.
L'entrée en matière avec « Slumber Asylum » dessine l'ambiance générale de l'album à base de mélodies, d'ambiances variées et la présence des guitares affirme une certaine virtuosité. « Born Guilty » est déjà un plat de résistance qui assiéra l'auditeur par la lourdeur de ses riffs, sa rythmique écrasant tout sur son passage, sans parler du chant guttural puissant ; l'ensemble plongeant dans des abysses avec un splendide final éthéré et libérateur.
« Grey Eden » ménage une respiration après ce coup à l'estomac. C'est la mélancolie, une douleur infinie qui prend les oreilles à présent. Un chant torturé, de longues nappes atmosphériques, des guitares riches et subtiles à la fois, une batterie particulièrement variée. Un morceau hypnotique !
« Apotheosis », comme son nom l'indique, fait déjà figure de final dans la montée en gamme des premiers morceaux, comme une synthèse des ambiances délivrées jusque là. Épique ! Tout aurait pu s'arrêter là (on en est déjà à trois bons quarts d'heure), mais « Another world » nous rattrape avec une composition plus classique Doom/Death dans la lignée de « Wordless Hope ».
Ramassé et direct. « Regression To Nothingness » est certainement le plus Funeral Doom du lot. La chaleur de ses riffs écrasants nimbés de claviers éthérés et un chant lourd et plaintif mènent à un final grandiose et abyssal.
Enfin, le crépusculaire (eh oui) « Self Contempt Kings », plus classique, vient boucler la boucle de la meilleure manière, creusant la fosse dans laquelle ira reposer, comblé, le doomeux le plus exigeant.
Contrairement à ce que le titre de l'album le laisserait entendre, celui-ci n'a rien de régressif si ce n'est dans sa manière de puiser dans des influences trop prégnantes qui empêchent INBORN SUFFERING d'affirmer une indiscutable identité. Car passé l'emballement de la première écoute, on se rend compte qu'on apprécie avant tout la familiarité, le balisage précis, les clins d'oeil adressés à l'auditeur. C'est tout à leur honneur car « Regression To Nothingness » est sûrement un des meilleurs albums Doom de l'année ; raison de plus pour se montrer sourcilleux.
Ce groupe qui revient de loin, repart sur de bonnes bases solides. En transcendant toutes ses sources d'inspiration et en affirmant un son qui lui serait propre, INBORN SUFFERING accèderait bien vite à une excellence déjà atteinte à plus d'un titre, et assiérait définitivement son nom au panthéon du Doom. Déjà une référence sur la scène Doom française !